tvplusafrique

International

L’AFRIQUE S’ARME SEULE

L’AFRIQUE S’ARME SEULE
L'Afrique développe son industrie de défense locale pour sa souveraineté.






Face à la hausse des importations d’équipements militaires et aux incertitudes géopolitiques, plusieurs pays africains accélèrent le développement de leurs industries de défense. Du Maroc au Nigeria, en passant par l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Burkina Faso, l’ambition est double. Renforcer la souveraineté sécuritaire et retenir sur le continent une partie des richesses englouties dans les achats d’armes. Une stratégie prometteuse, mais dont la réussite dépendra des investissements, des compétences locales et de la viabilité économique des projets.




Une facture militaire qui pousse à produire localement



L’Afrique veut-elle enfin transformer ses dépenses militaires en levier de développement industriel ? La question prend de l’ampleur à mesure que les États cherchent à mieux maîtriser leurs approvisionnements en équipements de défense. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), les importations d’armements majeurs en Afrique subsaharienne ont progressé de 13 % en volume entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025.



Derrière ces chiffres se cache une réalité économique souvent négligée. Acquérir un blindé, un avion ou un système d’armes ne représente qu’une partie de la dépense. Les munitions, les pièces détachées, la maintenance et la modernisation alourdissent la facture sur plusieurs années. En privilégiant la production locale, les gouvernements espèrent préserver leurs devises, créer des emplois et favoriser l’émergence de fournisseurs nationaux.



L’objectif n’est pas nécessairement de fabriquer immédiatement tous les composants sur le continent. Il consiste plutôt à développer progressivement des capacités industrielles, à maîtriser certaines technologies et à réduire la dépendance envers des fournisseurs étrangers. Un pari stratégique autant qu’économique.



Le Maroc veut faire de la défense un moteur industriel



Du côté de Rabat, la dynamique se concrétise. Moroccan Military Industry (MMI) prévoit ses premières livraisons de tourelles à l’armée marocaine en mars 2027. Selon les déclarations de son directeur général à Reuters, le 8 octobre, ces équipements doivent être intégrés aux véhicules blindés assemblés au Maroc par le constructeur indien Tata. L’entreprise prépare également une usine de munitions à Sidi Yahya, au nord de Rabat.



Cette ambition s’appuie sur un cadre juridique mis en place en 2020 pour encadrer la production d’équipements militaires par des investisseurs marocains et étrangers. En juin 2024, le Conseil des ministres a approuvé la création de deux zones industrielles dédiées aux matériels de défense, aux armes et aux munitions.



Pour Abdeltif Loudyi, ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, l’enjeu est d’attirer les investissements étrangers tout en localisant les technologies militaires. L'usine de Tata, inaugurée en septembre 2025, prévoit 90 emplois directs et 250 emplois indirects. La part des composants locaux devrait passer de 35 % au démarrage à 50 %, grâce à la formation et à l'intégration de fournisseurs marocains.



Le Maroc entend ainsi étoffer son carnet d’adresses industriel, attirer de nouveaux partenaires et faire émerger un réseau de sous-traitants nationaux. Si les objectifs sont atteints, le secteur de la défense pourrait bénéficier d’une véritable cure de jouvence industrielle, avec des retombées dépassant le seul cadre militaire.



Abuja mise sur les capitaux privés et les économies de devises



Au Nigeria, la stratégie repose notamment sur la relance de la Defence Industries Corporation of Nigeria (DICON), organisme public créé en 1964 pour fabriquer des armes et des munitions. La loi adoptée en 2023 vise à attirer les investissements privés dans la recherche et la production.



En mars 2026, le député Babajimi Benson, à l’origine du texte, a défendu la localisation industrielle comme un moyen d’économiser les devises étrangères consacrées aux importations. Il a également souligné la nécessité de réduire la vulnérabilité du pays face aux ruptures d’approvisionnement et aux pressions géopolitiques.



Pour Abuja, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dépendre de fournisseurs extérieurs expose les forces armées aux retards de livraison, aux fluctuations monétaires et aux restrictions éventuelles à l’exportation. Une industrie nationale plus solide pourrait améliorer la disponibilité des équipements et, à terme, ouvrir des débouchés sur les marchés ouest-africains.



Encore faut-il transformer les ambitions législatives en capacités de production compétitives. Les usines ont besoin de commandes régulières, de techniciens qualifiés, de financements et d’un accès aux technologies. Sans ces conditions, la souveraineté industrielle risque de rester un objectif affiché plutôt qu'une réalité opérationnelle.



Afrique du Sud et Égypte, des expériences à consolider



L’Afrique du Sud dispose déjà d’une expérience plus ancienne dans les industries de défense. En septembre, le ministre du Commerce, Parks Tau, a évalué les exportations du secteur en 2025 à 10,1 milliards de rands, dont 4,8 milliards pour les munitions.



Ces activités profitent à tout un écosystème de sous-traitants. Rheinmetall Denel Munition, coentreprise du groupe allemand Rheinmetall et de l’entreprise publique sud-africaine Denel, employait environ 2 500 personnes et comptait 1 500 fournisseurs directs, selon des données publiées en septembre 2025.



Cette expérience montre que les retombées industrielles peuvent se diffuser bien au-delà des fabricants d’armes. Toutefois, les difficultés financières et de gouvernance rencontrées par Denel rappellent qu’une industrie stratégique ne peut prospérer sans trésorerie suffisante et commandes durables.



L’Égypte illustre, pour sa part, l’intérêt des transferts de technologie. Sur les quatre corvettes Gowind commandées à Naval Group, trois ont été construites à Alexandrie. En décembre 2025, le groupe français a prolongé de cinq ans son contrat d’entretien de sept bâtiments égyptiens, dont ces quatre corvettes. Des recrutements et des discussions avec des fournisseurs locaux doivent renforcer les capacités nationales de maintenance.



Le message est d'acheter à l’étranger ne signifie pas nécessairement renoncer à développer des compétences locales. À condition de négocier des transferts de savoir-faire, de former les techniciens et de confier progressivement davantage de responsabilités aux entreprises du pays.



Au Burkina Faso, l’AES face au défi de l’autonomie sécuritaire



Au Burkina Faso, la volonté de produire localement répond à une urgence sécuritaire particulièrement forte. En septembre, le président Ibrahim Traoré a évoqué le prix de blindés importés, estimé à près de 500 millions de francs CFA l’unité, soit environ 855 000 dollars. Il a également revendiqué la production locale de près de 300 véhicules Nanga, présentés comme des pick-up transformés et blindés sur place.



Cette démarche traduit une volonté de concevoir des équipements adaptés aux réalités du terrain, tout en limitant certaines dépenses extérieures. Dans un contexte marqué par la lutte contre les groupes armés, la disponibilité des véhicules et leur capacité à répondre aux contraintes opérationnelles constituent des enjeux majeurs. Toutefois, faute de données détaillées sur les coûts et les performances, les économies effectivement réalisées restent difficiles à établir.



Cette orientation rejoint les ambitions de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui rassemble le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Pour ces trois pays, confrontés à des défis sécuritaires communs, la coopération industrielle pourrait constituer un prolongement de la coopération militaire. Mutualisation de certaines formations, partage de compétences techniques, entretien des équipements et développement de fournisseurs régionaux. Une telle perspective suppose néanmoins des mécanismes concrets de financement, de coordination et de contrôle de la qualité. Pour l’heure, il convient de distinguer cette ambition stratégique des capacités industrielles effectivement disponibles.



Le secteur de la défense, longtemps considéré comme le parent pauvre de certaines politiques industrielles africaines, pourrait ainsi gagner en importance. Mais l'autonomie ne se décrète pas. Elle se construit à travers des investissements durables et des compétences maîtrisées.



Drones, composants et maintenance, les prochains chantiers



L’industrialisation militaire africaine devra également s’adapter à l’évolution des conflits, marqués par l’utilisation croissante des drones et des systèmes de détection. En Afrique du Sud, Milkor fabrique au Cap son drone Milkor 380, destiné à des missions de surveillance et de combat. Au Maroc, MMI développe une version antidrones de sa tourelle, avec des munitions dont la production doit être localisée.



Ces initiatives témoignent d’un horizon qui se dégage pour les industriels africains, à condition de ne pas confondre assemblage et maîtrise technologique. Les moteurs, les composants électroniques et certains systèmes spécialisés peuvent encore dépendre des importations. À cela s’ajoutent les coûts des usines, de la recherche et des aides publiques.



Le véritable bilan devra donc être établi sur des critères mesurables. Emplois créés, part des composants locaux, commandes passées aux fournisseurs nationaux, coûts de maintenance et capacité à moderniser les équipements. Les exportations constitueront également un indicateur important, sous réserve des exigences de qualité et des règles applicables au commerce des armes.



De Rabat à Abuja, en passant par Ouagadougou, l’Afrique cherche à marquer une nouvelle étape dans son histoire industrielle. Si les premières livraisons annoncées se concrétisent, plusieurs projets pourraient marquer cette année une pierre blanche dans le développement des capacités nationales. Mais la véritable réussite ne se mesurera ni aux annonces ni aux inaugurations. Elle dépendra de la capacité des États à bâtir des industries viables, à entretenir leurs matériels et à transformer durablement les dépenses de défense en richesses, en emplois et en savoir-faire africains.











Par Pamphil

Top Articles