ÉROSION DES FRONTIÈRES
La frontière burundaise est-elle en train de reculer sous l’effet de l’érosion et des activités humaines ? La question, aussi sensible que délicate, est désormais posée par les autorités. À l’ouest et au nord-ouest du pays, le tracé naturel de certaines frontières avec le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC) pourrait être progressivement affecté par les changements du cours des rivières Rusizi et Ruhwa.
Une triste nouvelle pour les autorités, qui redoutent que la dégradation des berges ne finisse par modifier les limites naturelles du territoire. Dans une correspondance adressée récemment, le gouverneur de la province de Bujumbura, Aloys Ndayikengurukiye, a alerté les administrateurs communaux de Ntahangwa, Mpanda, Bukinanyana, Cibitoke et Mugina.
Les rivières changent de trajectoire
Le signal d’alarme intervient après une mission de la Commission nationale chargée de la délimitation des frontières. Du 13 au 16 juillet, ses membres ont inspecté plusieurs secteurs situés le long des rivières Rusizi et Ruhwa.
Selon les conclusions rapportées par les autorités, les deux cours d’eau auraient progressivement modifié leur lit et s’écouleraient désormais davantage vers le territoire burundais. Un phénomène naturel qui, à lui seul, ne suffirait pas nécessairement à expliquer l’évolution observée.
Là où le bât blesse, c’est que cette dynamique serait aggravée par les activités menées sur les berges. Culture, exploitation artisanale de l’or, fabrication de briques et absence de dispositifs de protection des rives figurent parmi les pratiques dénoncées.
Les autorités pointent également du doigt certains responsables administratifs accusés d’avoir laissé faire, voire d’avoir autorisé certaines activités. Des lacunes dans la surveillance et l’application des règles environnementales pourraient ainsi contribuer à accélérer l’érosion.
Les berges, nouvelle ligne de front
Le sujet dépasse désormais la seule question environnementale. Lorsque le lit d’une rivière sert de repère frontalier, son déplacement peut devenir une question territoriale et diplomatique particulièrement sensible.
C’est précisément ce qui inquiète Bujumbura. Sans parler d’un changement officiel des frontières, les autorités veulent empêcher que l’érosion ne transforme progressivement le paysage au point de compliquer la matérialisation des limites territoriales.
Certaines zones frontalières font déjà l’objet de convoitises et restent particulièrement sensibles dans la région des Grands Lacs. Toute modification physique susceptible de brouiller les repères peut donc jeter un pavé dans la mare et raviver des débats qui dépassent largement les seules communautés riveraines.
Missions conjointes et protection des rives
Pour prévenir une aggravation de la situation, le gouverneur a demandé l’organisation de missions conjointes associant autorités administratives, services de sécurité et forces de défense. Ces équipes devront évaluer la situation sur le terrain et arrêter des mesures concertées.
Les autorités veulent également faire appliquer strictement l’article 5 de la loi n°1/02 du 26 mars 2012 portant Code de l’eau. Celui-ci prévoit une bande de protection de 25 mètres le long des berges des rivières.
La stratégie annoncée repose aussi sur la végétalisation des rives. La plantation de bambous, de roseaux et d’autres espèces susceptibles de stabiliser les sols est recommandée. Les activités pouvant fragiliser les berges devront, elles, être interdites.
Une campagne de sensibilisation des populations est également prévue afin de rappeler les règles relatives à la protection des cours d’eau et de l’environnement. Un suivi régulier devra permettre aux autorités compétentes de recevoir des rapports sur l’évolution de la situation.
Les responsables administratifs qui ne respecteront pas les directives s’exposent par ailleurs à des sanctions.
Une question qui dépasse l’érosion
Cette alerte remet surtout sur la table la question, toujours sensible, de la gestion et de la délimitation des frontières burundaises.
Certains observateurs s’interrogent notamment sur la portée à accorder aux modifications du lit des rivières frontalières avec le Rwanda et la RDC. Ils rappellent que d’autres différends historiques subsistent dans la région, notamment autour de la frontière avec la Tanzanie et de la région de Bugufi.
Là où le bât blesse, c’est que ces questions ne peuvent être réglées par la seule évolution physique d’un cours d’eau. Elles impliquent des considérations historiques, juridiques et diplomatiques, ainsi que le respect des accords conclus entre États.
Pour Bujumbura, l’urgence est donc double. Protéger les berges tout en préservant des repères frontaliers stables. Une course contre l’érosion est désormais engagée, avant que les transformations du terrain ne viennent compliquer davantage une question territoriale déjà sensible.