À LIBREVILLE, BIEN MANGER DEVIENT-IL UN LUXE ?
« La vie est devenue trop chère. »
Depuis 2023, les prix de plusieurs produits de première nécessité ont connu une augmentation spectaculaire. Et même si les autorités évoquent les conséquences de la conjoncture internationale, les populations, elles, parlent surtout d’un quotidien devenu étouffant.
Au marché, les clients achètent désormais “par regard”
Au marché de Mont-Bouët, l’un des plus fréquentés de la capitale, les visages sont fermés. Beaucoup de clients tournent longtemps devant les étals avant d’acheter de très petites quantités.
Devant une vendeuse de poisson fumé, une mère de famille repose discrètement un sachet après avoir demandé le prix.
« Avant, avec 10 000 francs, je pouvais nourrir mes enfants pendant plusieurs jours. Aujourd’hui, ça finit presque le même soir »
raconte Sandrine, fonctionnaire et mère de trois enfants.
Il y a encore quelques années, un kilogramme de capitaine coûtait en moyenne entre 2 500 et 3 000 francs CFA dans plusieurs marchés de Libreville. En 2026, certains commerçants le vendent désormais entre 3 500 et 4 000 francs selon les périodes et la rareté.
Même constat pour le poisson salé, les crevettes et le machoiron, devenus presque inaccessibles pour certaines familles modestes.
Le poulet, aliment populaire
Le poulet, longtemps considéré comme l’une des viandes les plus accessibles, subit lui aussi une hausse continue.
Dans plusieurs alimentations du PK8, d’Akébé ou d’Owendo, le carton de poulet importé dépasse désormais les 10 000 francs CFA, contre environ 6 000 à 8 000 francs en 2023.
Conséquence. De nombreuses familles réduisent leur consommation ou découpent les morceaux en plus petits.
« Maintenant on mange le poulet en le découpant en plusieurs petits morceaux »
confie Jean-Paul, chauffeur de taxi à Nzeng-Ayong.
« Avant, même les enfants pouvaient en manger autant de fois dans la semaine à leur guise »
Les restauratrices des quartiers populaires souffrent également de cette flambée. Certaines reconnaissent avoir diminué les portions servies aux clients afin d’éviter une augmentation brutale des prix des plats.
Le manioc et les produits locaux n’échappent plus à la hausse
Pendant longtemps, beaucoup de Gabonais espéraient que les produits locaux resteraient abordables malgré la crise. Mais aujourd’hui, même le manioc, aliment central dans plusieurs foyers, connaît une inflation inquiétante.
À Libreville, le bâton de manioc qui coûtait 100 ou 150 francs CFA en 2023 peut désormais atteindre 300 voire 500 francs dans certains quartiers.
Le prix du régime de bananes, du tarot, des feuilles de manioc et de l’huile rouge suit la même tendance.
Pour plusieurs économistes, cette situation révèle les limites de la production agricole nationale et les difficultés de transport entre l’intérieur du pays et la capitale.
« Le Gabon importe encore énormément de produits alimentaires. Dès qu’il y a un problème sur les coûts de transport ou le carburant, les prix explosent »
explique un enseignant en économie de l’Université Omar-Bongo.
Le prix du sac de riz en hausse
Le sac de riz, aliment indispensable dans de nombreux foyers gabonais, symbolise aujourd’hui la gravité de la vie chère à Libreville. Depuis plusieurs années, son prix ne cesse d’augmenter dans les alimentations et les marchés de la capitale. Un sac de riz de 25 kg, vendu autrefois à un prix accessible pour les familles modestes, coûte désormais beaucoup plus cher, obligeant certains ménages à réduire leur consommation quotidienne. Cette hausse s’explique notamment par l’augmentation des coûts du transport, du carburant et des importations. Pour de nombreuses familles, acheter du riz en grande quantité devient difficile, transformant un produit de base en véritable source d’inquiétude.
Le prix de savon en poudre en hausse
Le savon en poudre et le savon en boule connaissent également une hausse importante des prix à Libreville. Ces produits, essentiels pour l’entretien du linge et l’hygiène des familles, deviennent de plus en plus difficiles à acheter pour les ménages aux revenus modestes. Dans plusieurs quartiers populaires, les commerçants expliquent que les coûts d’approvisionnement ont fortement augmenté depuis 2023. Certaines familles réduisent désormais la fréquence des lessives ou achètent de petites quantités pour économiser. Le savon en poudre, souvent utilisé au quotidien, et le savon en boule, apprécié pour son prix autrefois abordable, illustrent eux aussi les conséquences de l’inflation sur la vie des Gabonais.
Le carburant : la hausse qui entraîne toutes les autres
Pour beaucoup de Librevillois, la flambée du carburant reste l’une des principales causes de l’augmentation générale des prix.
Même lorsque les tarifs officiels restent encadrés, les coûts liés au transport continuent d’augmenter. Les chauffeurs de taxi évoquent la hausse des dépenses d’entretien, des pièces détachées et du carburant lui-même.
Résultat. Les prix des courses augmentent régulièrement, surtout la nuit ou pendant les heures de pluie.
« Avant je pouvais faire Mont-Bouët–PK12 avec 1 500 francs. Aujourd’hui certains chauffeurs demandent 3 000 francs »
déplore une étudiante rencontrée à la gare routière.
Cette hausse du transport impacte directement le prix des marchandises acheminées vers les marchés de Libreville.
Les loyers étranglent les familles
À cette inflation alimentaire s’ajoute un autre poids devenu insupportable pour de nombreux ménages. Le logement.
Dans plusieurs quartiers de Libreville, les loyers ont fortement augmenté depuis trois ans. À Charbonnages, Glass ou Louis, un appartement modeste de deux chambres peut aujourd’hui coûter entre 180 000 et 300 000 francs CFA.
Il y a quelques années, des logements similaires étaient encore accessibles autour de 120 000 ou 150 000 francs dans certaines zones.
Pour de nombreuses familles, le salaire ne suffit plus à couvrir les dépenses essentielles.
« Quand tu paies le loyer, l’école et le transport, il ne reste presque rien pour manger »
raconte Brigitte, secrétaire dans une société privée.
Certains jeunes actifs retournent même vivre chez leurs parents faute de moyens suffisants pour louer un logement.
Une souffrance terrible dans les foyers
Derrière les chiffres et les statistiques, la vie chère provoque surtout une profonde détresse sociale.
Des parents sautent parfois des repas pour privilégier leurs enfants. D’autres accumulent des dettes auprès des alimentations de quartier.
Dans plusieurs familles, les tensions augmentent autour des dépenses domestiques. Certains couples reconnaissent que les difficultés financières deviennent une source permanente de disputes.
Les réseaux sociaux gabonais reflètent également cette frustration grandissante. De nombreux internautes dénoncent une déconnexion entre les réalités du terrain et certains discours officiels sur l’amélioration des conditions de vie.
Les populations attendent des solutions concrètes
Face à cette situation, beaucoup de Gabonais réclament des mesures fortes. Contrôle des prix, soutien à l’agriculture locale, baisse des taxes sur certains produits essentiels, construction de logements sociaux et amélioration du pouvoir d’achat.
Pour plusieurs observateurs, la question de la vie chère est devenue l’un des sujets les plus sensibles du pays. Car elle touche directement la dignité des familles et leur capacité à vivre convenablement.
À Libreville, une évidence s’impose désormais. Manger correctement devient progressivement un privilège pour certains foyers.
Et dans les marchés comme dans les quartiers populaires, une inquiétude grandit chaque jour un peu plus. Jusqu’où les prix vont-ils encore monter ?