LE PÉTROLE DÉPASSE LES 80 DOLLARS APRÈS LES FRAPPES CONTRE L’IRAN
Le choc était redouté, il s’est matérialisé dès l’ouverture des marchés. Lundi matin, le baril de Brent de la mer du Nord a brièvement franchi la barre symbolique des 80 dollars, porté par l’escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Les investisseurs, pris de court par la rapidité des événements, ont immédiatement intégré une nouvelle prime de risque géopolitique. Résultat. Les prix de l’énergie flambent, du pétrole au gaz naturel, ravivant le spectre d’un nouveau choc inflationniste mondial.
Vers 6h30 GMT, le Brent gagnait plus de 7 %, à 78,37 dollars, après avoir ouvert au-dessus de 82 dollars durant la nuit. Le baril de WTI nord-américain suivait la même trajectoire, en hausse de plus de 7 %, à 71,82 dollars. Ces niveaux n’avaient plus été observés depuis janvier 2025, dans un contexte déjà marqué par des tensions liées aux sanctions contre la Russie.
Une région stratégique sous tension
À l’origine de cette flambée, des frappes américaines et israéliennes contre des cibles en Iran, suivies de représailles de Téhéran. L’escalade militaire fait craindre des perturbations majeures de l’approvisionnement mondial en brut. Au cœur des inquiétudes. Le détroit d’Ormuz, passage maritime stratégique par lequel transite environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole, soit près de 20 millions de barils par jour.
Après l’attaque de deux navires au large des Émirats arabes unis et d’Oman, l’Organisation maritime internationale (OMI) a appelé les compagnies maritimes à éviter la zone. Dans la foulée, plusieurs grands armateurs ont suspendu leurs traversées, invoquant la flambée des primes d’assurance devenues prohibitives.
De facto, le trafic via le détroit d’Ormuz est fortement perturbé. Même sans fermeture officielle, le simple risque d’incidents suffit à désorganiser les flux. Les négociants préfèrent retarder ou détourner les cargaisons, ce qui réduit mécaniquement l’offre disponible sur le marché à court terme.
Le spectre des 100 dollars
Avant même les frappes, le Brent évoluait autour de 72 dollars vendredi, intégrant déjà une prime de risque géopolitique. En début d’année, il s’échangeait encore autour de 61 dollars. En quelques semaines, la tension est donc montée d’un cran.
Le cabinet Eurasia Group avertit qu’en cas d’interruption prolongée des livraisons via Ormuz, le prix du brut pourrait rapidement atteindre 100 dollars le baril, notamment si des infrastructures pétrolières venaient à être directement visées. Un tel scénario rappellerait le début de la guerre en Ukraine, lorsque les prix avaient dépassé ce seuil symbolique, alimentant un cycle inflationniste mondial.
En théorie, les pays importateurs disposent de réserves stratégiques. Les membres de l’OCDE sont tenus de maintenir l’équivalent de 90 jours d’importations en stock. Mais ces réserves sont conçues pour amortir un choc temporaire, pas pour compenser durablement une rupture majeure d’approvisionnement.
L’Opep+ tente de rassurer
Face à la nervosité des marchés, l’alliance Opep+ a annoncé dimanche une augmentation de ses quotas de production pour le mois d’avril. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole et ses alliés, dont la Russie, ont décidé d’ajouter 206.000 barils par jour à leur offre.
Un geste destiné à envoyer un signal d’apaisement aux marchés. Mais son efficacité interroge. D’une part, l’ampleur de la hausse reste modeste au regard des volumes potentiellement menacés dans le Golfe. D’autre part, la capacité logistique à exporter ces barils supplémentaires pourrait être entravée si les tensions persistent autour d’Ormuz.
Comme le souligne Charu Chanana, de Saxo Markets, même sans arrêt total de la production, la hausse des primes d’assurance, les détours maritimes et les incertitudes géopolitiques peuvent maintenir les coûts du pétrole et du fret à un niveau élevé.
L’Iran, acteur clé du marché
L’Iran figure parmi les dix plus grands producteurs mondiaux, avec environ 3,1 millions de barils par jour. La République islamique représente plus de 3 % de la production mondiale. Des frappes ciblant ses infrastructures pétrolières pourraient avoir des conséquences durables.
Mais au-delà de sa propre production, Téhéran détient un levier stratégique. Sa capacité à perturber le trafic dans le détroit d’Ormuz. Même sans fermeture officielle, des actions asymétriques suffisent à faire grimper les cours.
Les marchés asiatiques seraient les premiers touchés. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 80 % du pétrole et du gaz transitant par Ormuz sont destinés à l’Asie. La Chine, en particulier, dépend fortement du brut iranien, qui représente environ 13 % de ses importations maritimes de pétrole.
Une interruption prolongée contraindrait Pékin à se tourner vers d’autres fournisseurs, notamment la Russie. Certains analystes estiment que Moscou pourrait bénéficier indirectement de la situation, la demande asiatique se reportant vers le brut de l’Oural.
Le gaz européen s’envole
La flambée ne concerne pas uniquement le pétrole. Le gaz naturel est lui aussi sous pression. Le détroit d’Ormuz constitue un axe majeur pour les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL), notamment en provenance du Qatar.
En Europe, le contrat de référence TTF à Rotterdam a bondi de plus de 20 %, dépassant les 39 euros le mégawattheure. Une hausse brutale qui rappelle les heures les plus tendues de la crise énergétique de 2022.
Si l’Union européenne a diversifié ses approvisionnements depuis le début de la guerre en Ukraine, elle reste exposée aux chocs sur le marché mondial du GNL. Toute perturbation majeure dans le Golfe peut se répercuter rapidement sur les prix payés par les ménages et les entreprises.
Un impact économique incertain
Pour l’heure, l’ampleur du choc reste inférieure aux scénarios les plus pessimistes envisagés ce week-end. Certains analystes anticipaient un bond immédiat au-delà de 90 dollars, voire un retour durable au-dessus des 100 dollars.
Les marchés semblent parier sur un conflit circonscrit dans le temps. Mais l’équilibre demeure fragile. Une attaque contre des installations pétrolières majeures, une fermeture effective d’Ormuz ou un élargissement régional du conflit pourraient rapidement changer la donne.
Au-delà des marchés de l’énergie, c’est l’économie mondiale qui retient son souffle. Une hausse prolongée du pétrole et du gaz renchérirait les coûts de production, pèserait sur la consommation et compliquerait la tâche des banques centrales engagées dans la lutte contre l’inflation.
En quelques heures, la géopolitique a rappelé sa capacité à bouleverser les équilibres économiques mondiaux. Les prochaines semaines diront si cette flambée des prix n’est qu’un accès de fièvre passager ou le début d’un nouveau cycle haussier pour l’or noir.