TROIS MAGASINS VOISINS, TROIS PRIX DIFFÉRENTS
Au marché Mont-Bouët, à Libreville, acheter un simple carton de poulet peut se transformer en véritable casse-tête. Dans trois magasins voisins, le même produit peut coûter 2 000 à 3 000 francs CFA de plus ou de moins, parfois même davantage. Cette disparité soulève des questions sur la régulation des prix, le pouvoir d’achat des consommateurs et les pratiques commerciales locales. Il s'agit d'un carton de poulet de même marque, de même poids et provenant du même pays.
Trois prix pour un seul produit : la confusion règne
En flânant dans les allées du marché Mont-Bouët, le plus grand marché de la capitale gabonaise, il est facile de constater l’incohérence des prix. Dans un magasin, un carton de poulet peut être affiché à 12 000 francs CFA, dans le voisin à 11 000, et à peine plus loin, à 9 000 francs CFA. Pour le consommateur lambda, la différence peut sembler dérisoire, mais sur le plan économique, elle pèse lourd sur le budget familial, surtout en période d’inflation.
« Je ne comprends jamais combien je vais payer pour mes courses. Parfois, je reviens à la maison avec 2 000 francs CFA de moins ou de plus, juste parce que j’ai changé de vendeur », confie Aline Mba, une habitante du quartier Sainte-Marie, fidèle cliente du marché.
Inflation et fluctuations du marché : la première explication
L’une des causes principales de ces écarts est l’inflation galopante et les fluctuations des prix sur le marché international. Le poulet, produit importé en grande partie ou provenant d’élevages locaux aux coûts variables, subit les effets des hausses du prix du maïs, des vaccins, et des coûts de transport.
Selon des commerçants du marché Mont-Bouët, « le prix change presque tous les jours. Si le fournisseur augmente son tarif de 500 francs, nous devons suivre, sinon nous perdons de l’argent. »
Cette instabilité touche particulièrement les petites structures commerciales, qui n’ont ni les moyens de stocker des produits longtemps ni de négocier des tarifs avantageux avec les fournisseurs.
La stratégie commerciale : l’art de varier les prix
Au-delà de la logique économique, certains commerçants usent d’une stratégie marketing peu connue. L’ajustement des prix selon la clientèle et selon l'heure de la journée. Dans certains magasins, le prix affiché est volontairement plus élevé pour une clientèle considérée plus solvable. Le prix affiché le matin peut être différent le soir ou le lendemain. Dans d’autres, les vendeurs espèrent attirer les consommateurs en proposant un tarif légèrement plus bas, mais compensent ensuite avec des produits additionnels ou des frais cachés.
« Ici, chaque commerçant a sa propre logique. C’est une façon de rester compétitif tout en essayant de faire des profits », explique Paul, commerçant depuis plus de vingt ans à Mont-Bouët.
Cette stratégie contribue largement à la perception d’injustice chez les consommateurs. Pour beaucoup, le marché semble être une jungle où le prix n’obéit à aucune règle claire.
Les coûts cachés : transport, stockage et pertes
Les prix différents ne sont pas seulement liés à l’offre et à la demande ou aux stratégies commerciales. Les coûts logistiques jouent un rôle déterminant. Le transport des cartons de poulet depuis les zones de production jusqu’au marché peut varier selon le fournisseur, la qualité du véhicule, et même les taxes locales.
De plus, le stockage est un facteur clé. Les commerçants doivent conserver le poulet au frais pour éviter toute perte. Les coupures de courant fréquentes dans certains quartiers augmentent le risque de détérioration. Ce qui se répercute automatiquement sur le prix de vente.
La gestion des pertes constitue une autre variable invisible. Un commerçant qui perd régulièrement des cartons de poulet à cause d’un stockage inadéquat ou d’un transport défectueux doit ajuster ses prix pour compenser les pertes.
Régulation insuffisante : un marché sans filet
Le gouvernement gabonais, à travers le ministère du Commerce, a mis en place des recommandations pour encadrer les prix des produits de première nécessité. Pourtant, sur le terrain, ces directives peinent à s’imposer. La régulation reste faible, et l’inspection des prix est quasi inexistante au marché Mont-Bouët.
« Nous essayons de contrôler les prix, mais avec des milliers de commerçants et des variations quotidiennes, c’est impossible de tout suivre », confie un fonctionnaire anonyme du ministère du Commerce.
Cette absence de contrôle accentue l’impression que le marché fonctionne selon ses propres règles, laissant le consommateur démuni face à l’arbitraire des prix.
L’impact sur les ménages : quand le poulet devient un luxe
Pour une famille gabonaise moyenne, le poulet n’est plus simplement un aliment de choix ; c’est un produit dont le prix fluctuant peut bouleverser le budget mensuel. Avec des écarts allant jusqu’à 3 000 francs CFA pour un seul carton, les consommateurs se voient contraints de comparer les prix de magasin en magasin, perdant du temps et souvent de l’énergie.
« Avant, on pouvait acheter du poulet toutes les semaines. Aujourd’hui, on se limite à une fois par mois, et encore, si le prix nous convient », explique Josephine Ondo, mère de trois enfants.
Ces fluctuations contribuent également à l’inégalité alimentaire. Les familles à faibles revenus sont les plus touchées, tandis que les consommateurs plus aisés peuvent se permettre de payer le prix fort.
Une offre fragmentée : importation vs production locale
L’origine du poulet joue également un rôle. Les produits importés, généralement plus chers, viennent de fournisseurs internationaux et subissent des taxes douanières. Les poulets locaux, en revanche, sont parfois de meilleure qualité mais disponibles en quantités limitées, ce qui fait grimper leur prix.
Ainsi, un même carton peut avoir trois prix différents selon que le commerçant propose du poulet importé, du poulet local ou un mélange des deux. Cette fragmentation de l’offre rend le marché encore plus opaque pour le consommateur.
Vers une transparence nécessaire
Face à ces disparités, les consommateurs et les associations réclament plus de transparence. L’idée serait d’instaurer des affichages clairs sur l’origine, le coût et la qualité du poulet, afin que chaque Gabonais puisse faire un choix éclairé.
Certains experts économiques suggèrent aussi la création de coopératives d’achat, permettant aux commerçants de mutualiser les coûts et d’offrir des tarifs plus stables. Une telle démarche pourrait réduire les écarts de prix et rétablir un certain équilibre entre commerçants et consommateurs.
Le poulet, miroir des inégalités économiques
Au marché Mont-Bouët, le poulet est devenu un indicateur des complexités économiques de Libreville. Entre inflation, coûts logistiques, stratégies commerciales et régulation insuffisante, le consommateur est confronté à un véritable casse-tête financier.