LE VAGABONDAGE ET LA MENDICITÉ
La loi est dure mais nulle n'est au-dessus de la loi. Six mois de prison et une amende de 5 millions de francs CFA : telle est la décision prise par le secteur justice pour toute personne reconnue coupable de vagabondage ou de mendicité. Une sanction qui interpelle la population et suscite de nombreux débats à Libreville et dans d’autres villes gabonaises.
Du lever au coucher du soleil, les rues du centre-ville et de plusieurs quartiers de la capitale sont occupées par des personnes sans domicile fixe ou mendiant pour survivre. La mendicité et le vagabondage restent une réalité bien visible, difficile à ignorer, et cette décision de justice vise à recadrer et responsabiliser les citoyens. Mais dans l’opinion publique, les avis sont partagés.
Le mendiant face à la loi
Selon un premier habitant interrogé, « Le mendiant reste mendiant. Ah oui, s'il décide d'être mendiant, c'est qu'il souffre. De toute façon, il n'a rien, alors il est obligé de faire la mendicité. Même les fous, je crois que ce n'est pas facile que ça existe quand même un faux mendiant. Ça c'est peut-être des quémandeurs. Voilà, ils demandent un peu de gauche à droite pour chercher à aller acheter du pain, ils vont de gauche à droite, voilà »
Cette déclaration illustre bien la perception d’une partie de la population : la mendicité n’est pas toujours un choix mais souvent une nécessité dictée par la souffrance et le manque de ressources. Elle remet en question l’efficacité d’une sanction uniquement punitive.
Vagabondage sexuel et mendicité : deux poids, deux mesures
Un second habitant aborde une nuance importante : « Voyons d'abord, dans un premier sens, le vagabondage sexuel. À titre de vagabondage sexuel, 5 millions d'amendes, là, c'est un peu acceptable. Mais 6 mois d'emprisonnement à cause, par exemple, du vagabondage sexuel, c'est faible. Il faut être sévère au niveau du vagabondage sexuel. Par contre, le vagabondage et la mendicité, si on parle de la mendicité, déjà en Afrique, on n'est pas organisé. Bon, la mendicité, ça va dans tous les sens. On est mendiant même sans avoir l'intention d'être. Donc la mendicité ne doit pas avoir le même coût que le vagabondage sexuel »
Son argument souligne une distinction cruciale : les sanctions doivent être proportionnées à la gravité des faits. La mendicité résulte souvent de facteurs sociaux et économiques, tandis que le vagabondage sexuel implique des atteintes plus directes à l’ordre public et à la sécurité.
Les causes profondes : pauvreté et absence de protection sociale
Pour de nombreux citoyens, le vagabondage et la mendicité ne peuvent se comprendre sans examiner les causes sous-jacentes. Le manque de sécurité sociale, l’insuffisance des politiques d’encadrement de la jeunesse, ainsi que les difficultés de l’État à jouer pleinement son rôle de protection sociale sont régulièrement pointés du doigt.
Un troisième habitant explique longuement : « On a une inflation législative, mais le vrai problème, c'est l'application. Les vagabonds, on en voit tous les jours. La mendicité, ça l'appelle. Voilà, vendredi aujourd'hui, il y a plein de mendiants. Mais le vrai problème, ce n'est pas tant le législateur ou bien la législation. Le vrai problème, c'est la prise en charge de l'État. On est vagabond, pourquoi ? C'est peut-être parce qu'on n'a pas de logis, peut-être qu'on n'a pas de moyens. On a des mendiants, pourquoi ? C'est parce que l'État a failli. Donc il faut déjà mettre les éléments essentiels pour que l'État puisse prendre en charge un certain nombre de personnes. J'ai cru savoir qu'il y avait des Gabonais économiquement faibles. Mais ça doit s'étendre. Je voudrais bien qu'il y ait aussi des logements sociaux, c'est-à-dire que des loyers à un minimum modéré. Et ce sont ces éléments-là qui vont permettre de savoir que maintenant, lorsque les gens ne rentrent pas dans ces canaux-là, on estimerait effectivement que vous faites exprès. Or là, à l'analyse des faits, on se rend compte que non seulement l'État est absent, et qu'il va falloir punir des gens qui n'ont pas les moyens de subvenir à leurs propres besoins. Ce serait pour moi mettre la charrue avant les bœufs. Si la réponse n'est que la coercition, je pense pour ma part que c'est un peu trop fort de café. Il faut d'abord mettre les garde-fous nécessaires. Et si ces personnes-là, on les met à l'abri du vagabondage et de la mendicité, je pense qu'économiquement, ce seraient des gens connectifs pour notre société. Et donc, ce serait une chaîne de solidarité. C'est ça aussi l'État. L'État, c'est la solidarité »
Cette analyse met en lumière l’importance de mesures structurelles avant d’appliquer des sanctions sévères. Punir des personnes qui n’ont pas de ressources ni de soutien social risque d’aggraver leur marginalisation plutôt que de résoudre le problème.
La législation existe… mais reste lettre morte
Pourtant, le cadre juridique est déjà présent. La loi sur la protection de l’enfance, par exemple, a été adoptée pour prévenir et lutter contre les dérives liées au vagabondage et à la mendicité. Malgré tout, sur le terrain, la situation reste préoccupante. Abus sur mineurs, travail forcé et exploitation de personnes vulnérables alimentent toujours le phénomène.
Ces réalités soulèvent la question de l’effectivité des textes de loi en vigueur. De nombreux observateurs estiment que la législation gabonaise est solide sur le papier mais insuffisante dans sa mise en œuvre, faute de moyens et d’organisation.
La justice durcit le ton
Face à l’ampleur du phénomène, la justice a choisi de durcir le ton. Désormais, les personnes reconnues coupables de mendicité ou de vagabondage s’exposent à six mois de prison et à une amende pouvant atteindre 5 millions de francs CFA. Selon les autorités judiciaires, cette fermeté vise à rétablir l’ordre et à garantir une vie en toute quiétude dans les espaces publics.
Cependant, pour les citoyens interrogés, cette approche punitive seule ne suffira pas. Les mesures coercitives doivent s’accompagner d’une politique sociale efficace, sous peine de sanctionner ceux qui sont déjà défavorisés.
Le rôle de l’État et de la société
Le débat autour de la mendicité et du vagabondage met en lumière une question fondamentale : quel rôle l’État doit-il jouer dans la protection de ses citoyens les plus vulnérables ? Les experts et habitants soulignent que sans solutions telles que les logements sociaux, le soutien aux familles économiquement faibles, et la création d’opportunités d’insertion professionnelle, les sanctions pénales risquent de ne produire que des effets limités.
Selon le troisième habitant, « si ces personnes-là, on les met à l'abri du vagabondage et de la mendicité, je pense qu'économiquement, ce seraient des gens connectifs pour notre société. Et donc, ce serait une chaîne de solidarité. C'est ça aussi l'État. L'État, c'est la solidarité »
Cette perspective propose une approche intégrée, où justice et protection sociale doivent fonctionner de concert pour transformer un problème social en opportunité de cohésion nationale.
Une loi nécessaire mais insuffisante
Le vagabondage et la mendicité restent des phénomènes visibles et préoccupants dans les rues de Libreville. Si la loi prévoit désormais des sanctions sévères, elle n’aborde qu’une partie du problème. La réalité quotidienne montre que la pauvreté, l’absence de structures de soutien et le manque de logements sociaux contribuent largement à la persistance de ces pratiques.
La mise en application des textes et la prise en charge des personnes vulnérables apparaissent donc comme des étapes indispensables pour compléter l’action de la justice. Une approche qui combine fermeté et solidarité pourrait permettre de transformer ces citoyens marginalisés en acteurs économiques et sociaux connectés, renforçant ainsi le tissu social gabonais.