LE SPECTRE D’UNE GRÈVE REFAIT SURFACE
La justice gabonaise traverse une nouvelle zone de turbulences. Réunis lors de leur assemblée générale de rentrée syndicale, les magistrats, sous la bannière du Syndicat national des magistrats (SYNAMAG), ont dressé un constat sévère de l’année écoulée et laissé planer la menace d’un durcissement du mouvement. Dans un contexte social déjà tendu, les bruits de botte résonnent à nouveau dans les couloirs des juridictions, ravivant le spectre d’une grève que beaucoup redoutaient.
Une rentrée syndicale sous haute tension
Tenue dans un climat marqué par l’impatience et la lassitude, cette rencontre a permis aux magistrats d’évaluer les avancées — jugées insuffisantes — des réformes annoncées depuis plusieurs années. Conditions de travail précaires, infrastructures judiciaires dégradées, lenteur dans l’application des textes et incertitudes autour du statut des magistrats : la liste des griefs reste longue.
Pour le SYNAMAG, l’année 2026 ne peut plus être celle des promesses non tenues. Après une année 2025 marquée par l’absence de réponses concrètes du gouvernement, les magistrats estiment que le vent tourne et que la patience des corps judiciaires atteint ses limites. La menace plane désormais sur le fonctionnement normal du service public de la justice.
Des revendications anciennes, toujours actuelles
Au cœur des revendications figurent le paiement régulier de la judicature, la question des pensions de retraite des magistrats, ainsi que l’application effective du nouveau statut. Autant de dossiers qui, selon les syndicalistes, auraient dû être réglés depuis longtemps.
Harnac Claver Mbélé, commissaire à la loi adjoint du SYNAMAG, n’a pas mâché ses mots :
« Ce qui est important, c'est que les instructions données par le chef de l'État pour payer notre judicature, qui est actuellement l'une des revendications phares, mais aussi, à terme, régler le problème des pensions retraites des magistrats et d'autres problèmes, puissent voir le jour que l'actuel ministre puisse faire aboutir enfin les projets de réforme que nous avons engagés depuis août dernier, qui auraient dû déjà voir le jour. On espère que là, avec la période d'intercession parlementaire, que les choses puissent passer rapidement par ordonnance et par conseil des ministres, pour que, finalement, les mécanismes de perception des fonds générés par l'activité judiciaire puissent venir en garantie des paiements de la judicature déjà, pour les magistrats et les greffiers, et que les autres situations administratives et les autres textes d'application du nouveau statut des magistrats puissent voir le jour. C'est ça que nous attendons ».
La transition, une occasion manquée
Les magistrats rappellent que cette crise s’inscrit dans un contexte plus large, hérité de la période de transition politique. À l’époque, le chef de l’État avait obtenu des syndicats une suspension des mouvements sociaux, un pari tenu par la majorité des corporations.
Mais pour le SYNAMAG, ce deal implicite n’a pas été respecté par les autorités. Harnac Claver Mbélé revient sur cette période :
« Après le coup de libération, le chef de l'État avait sollicité de tous les syndicats quasiment l'arrêt de toute activité ou la suspension de toute grève pendant toute la période de transition. Et il avait souhaité cette période d'accalmie-là pour essayer de résoudre les problèmes en interne et de sorte que la transition se passe sans accroc. Tous les syndicats le lui ont accordé, sauf que pendant deux ans, rien ne s'est fait. Là nous sommes à la troisième année, les syndicats ne pouvaient pas attendre indéfiniment la résolution des problèmes qui sont les leurs. Donc c'est un peu normal qu'aujourd'hui il y ait une résurgence au sein de toutes les corporations, des revendications professionnelles et salariales… Malheureusement, rien n'a été fait et on se trouve dans la situation où le gouvernement va devoir les régler à chaud ».
Des infrastructures délabrées
Parmi les urgences soulevées figure également la réhabilitation des infrastructures judiciaires, notamment à l’intérieur du pays. Tribunaux délabrés, manque d’équipements, conditions de travail indignes : autant de facteurs qui compromettent le bon fonctionnement de la justice.
Mais au-delà des aspects matériels, les magistrats insistent sur la nécessité d’une justice véritablement indépendante. Selon eux, sans garanties institutionnelles solides, aucune réforme ne peut produire les effets escomptés. Le syndicat affirme ne ménager aucun effort pour obtenir des avancées concrètes, tout en appelant à un nouveau round de négociations avec les autorités.
Le gouvernement face à ses responsabilités
Aujourd’hui, la balle est clairement dans le camp du gouvernement. Faute de mesures rapides et visibles dans les prochains mois, le durcissement du mouvement syndical n’est plus exclu. Une grève, que les magistrats disent ne pas souhaiter, pourrait devenir un ultime recours, avec des conséquences directes sur les justiciables et l’ensemble de la société gabonaise.
Alors que le spectre d’une paralysie de la justice refait surface, les autorités sont appelées à agir vite pour éviter que la crise ne s’enracine davantage.