tvplusafrique

Education

RETOUR DIFFICILE DES COURS AU GABON

RETOUR DIFFICILE DES COURS AU GABON
Crise de l’éducation au Gabon : reprise des cours difficile après deux semaines de grève. Enseignants divisés, dialogue social tendu, gouvernement critiqué, avenir scolaire incertain.

Depuis bientôt plus de deux semaines, le système éducatif public gabonais traverse une crise profonde et inédite. Les cours ont été quasiment arrêtés sur l’ensemble du territoire national, plongeant des milliers d’élèves et de parents dans l’inquiétude. Cette situation a provoqué de nombreuses réactions, aussi bien du côté du gouvernement que des enseignants et de la société civile.


Même si une reprise progressive des cours est observée dans certaines zones, la situation reste fragile et confuse. Beaucoup parlent d’un retour timide, partiel et très incertain. Pour certains acteurs, l’école n’a tout simplement pas repris.


Une reprise annoncée, mais contestée


La ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale, s’est récemment rendue au CES PAO, un établissement public situé dans le Grand Libreville. Cette visite visait à marquer symboliquement la reprise des cours et à rassurer l’opinion publique. À travers cette sortie, le gouvernement a voulu montrer que l’école reprend progressivement ses droits.


Cependant, sur le terrain, la réalité semble bien différente. Plusieurs enseignants continuent de refuser de reprendre les cours. Sur certains sites et plateformes syndicales, des appels sont lancés pour maintenir le mot d’ordre de grève. Pour ces enseignants, les revendications n’ont pas encore trouvé de réponses satisfaisantes.


« Nous tenons bon, nous ne sommes pas prêts à lâcher prise », affirment certains enseignants engagés dans le mouvement. D’autres estiment que reprendre sans solutions concrètes serait une trahison envers la profession.


Deux camps face à face


La crise actuelle a mis en lumière une division nette au sein du corps enseignant. D’un côté, ceux que l’on qualifie de modérés, qui s’expriment régulièrement sur les réseaux sociaux ou dans les médias publics pour encourager le retour en classe. De l’autre, des enseignants plus radicaux, regroupés notamment autour du mouvement SOS Éducation, qui refusent toute reprise sans satisfaction préalable de leurs revendications.


Cette situation crée ce que certains décrivent comme une « gestation très importante » autour du retour à l’école. Les débats sont vifs, parfois tendus, et montrent l’ampleur du malaise.


Un climat social sous tension


Pour Armel Mbina, la situation actuelle ressemble à une véritable zone volcanique. Il décrit un contexte marqué par la montée au créneau des organisations syndicales et par un exécutif qui tente, tant bien que mal, de trouver des solutions.


« Nous vivons dans une sorte de bonbonnière volcanique », explique-t-il, en référence à la pression sociale grandissante. Selon lui, le gouvernement s’emploie à répondre aux revendications afin de ramener le calme et la sérénité, tout en associant certains acteurs de la société civile au processus.


Ces derniers se sentent investis d’un rôle d’arbitre, au nom du patriotisme et de la citoyenneté. Leur objectif est double : rappeler l’exécutif à ses responsabilités, mais aussi inviter les enseignants à renouer avec le chemin de l’école.


Un optimisme prudent


Malgré les nombreuses difficultés, un certain optimisme demeure. Armel Mbina parle d’une reprise « timide » et « clairsemée », mais il estime qu’elle est réelle. Pour lui, même si des zones de résistance persistent, il est possible d’espérer un retour effectif des cours dans les prochains jours.


« Nous pouvons afficher un optimisme, mais un optimisme prudent », précise-t-il. Il insiste sur le caractère républicain et citoyen de l’éducation, qu’il considère comme « le fer de lance de notre pays ».


L’école est présentée comme une mamelle essentielle du Gabon, et les apprenants comme l’avenir même de la nation. Selon lui, l’intérêt supérieur du pays doit primer.


Une parole plus dure de la société civile


Cet optimisme n’est cependant pas partagé par tous. Carina Ngole, figure de la société civile, se montre beaucoup plus pessimiste. Pour elle, la tension n’est pas retombée et la reprise annoncée ne correspond pas à la réalité.


« La reprise, non. L’école n’a pas commencé », affirme-t-elle sans détour. Elle dénonce ce qu’elle qualifie d’intimidations venant du ministère de l’Éducation nationale, notamment à travers l’envoi d’inspecteurs dans les établissements.


Selon elle, parler de geste républicain sans garantir des conditions de vie dignes aux enseignants est une contradiction. « C’est quoi être républicain quand un enseignant meurt dans des conditions lamentables ? », s’interroge-t-elle.


Le malaise enseignant au cœur du débat


Carina Ngole rappelle que de nombreux enseignants exercent depuis plus de vingt ans sans conditions de travail satisfaisantes. Dans certaines familles, explique-t-elle, ce sont même les chômeurs qui cotisent pour soigner les enseignants malades.


Elle interpelle directement le chef de l’État : « Monsieur le Président, la colonne vertébrale de la nation est en feu ». Pour elle, les signaux envoyés par la société civile, notamment les huées lors de certaines rencontres, montrent clairement que la situation ne va pas bien.


Enseigner sous pression, une année compromise


Un autre point majeur soulevé concerne la qualité de l’enseignement dans ce contexte de crise. Pour plusieurs intervenants, un enseignant qui travaille sous la contrainte ne peut pas transmettre correctement le savoir.


« Un enseignant qui donne cours sous oppression, c’est une année blanche », estime Carina Ngole. Elle rappelle que l’enseignement est avant tout une vocation et que l’éducation nationale est aujourd’hui « une maison en feu, un volcan ».


Selon elle, il est dangereux de faire semblant que tout va bien, alors que les problèmes sont profonds et structurels.


L’éducation comme pilier de la République


Emmanuel Mvé Mba, autre intervenant, replace le débat dans une dimension plus institutionnelle. Pour lui, la crise éducative est avant tout une crise de dialogue social.


« Sans éducation, il n’y a pas de République », affirme-t-il. Il estime que le système éducatif souffre depuis plusieurs mois d’un manque de concertation et de mécanismes sociaux pourtant prévus par la loi, mais non appliqués.


Il déplore également les arrestations d’enseignants et l’utilisation des inspecteurs comme outil de pression. Inspecteur pédagogique lui-même, il dit ne pas comprendre la démarche de certains de ses collègues.


Une méthode gouvernementale critiquée


Si Emmanuel Mvé Mba reconnaît une volonté du gouvernement de sortir de la crise, il juge la méthode inadaptée. Il parle de « saupoudrage » et appelle à une véritable concertation avec toutes les parties prenantes.


Il rappelle que le Gabon a ratifié des conventions internationales relatives au dialogue social et que le non-respect de ces engagements pourrait avoir des conséquences graves pour le pays.


Pour lui, la solution passe par un dialogue sincère avec les syndicats et les partenaires sociaux, sans intimidation ni arrestations.


Une crise loin d’être terminée


Au final, cette crise du système éducatif gabonais révèle des tensions profondes entre l’État, les enseignants et la société civile. Si certains espèrent une reprise progressive des cours, d’autres estiment que rien n’est encore réglé.


Entre optimisme prudent et pessimisme assumé, une chose est certaine : l’éducation reste un enjeu majeur pour l’avenir du Gabon. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, « l’éducation est une arme » et il serait dangereux de la sacrifier.


Dans l’attente de solutions concrètes, les élèves, eux, continuent de payer le prix fort de cette crise.


 

Par Pamphil

Top Articles