POURQUOI BOIVENT-ILS DE L'ALCOOL ?
À quelques jours du coup d’envoi du championnat national de première division, les projecteurs se tournent vers les clubs, les stades, les recrues et les ambitions. Mais derrière l’effervescence officielle, une réalité dérangeante persiste dans les vestiaires et les quartiers : la consommation d’alcool par certains footballeurs pendant la saison. Un phénomène connu de tous, rarement dénoncé, et pourtant lourd de conséquences pour la performance sportive, sur l'équipe nationale, sur l’image du football gabonais et l’avenir de ses talents.
Une culture tolérée, parfois banalisée
Dans plusieurs clubs de D1 nationale, la consommation d’alcool n’est ni un secret ni une exception. Elle est souvent tolérée, parfois banalisée, voire perçue comme un simple fait social. Après l’entraînement, lors des jours sans match ou même à la veille de certaines rencontres, il n’est pas rare de voir des joueurs attablés dans des bars de quartier, une bouteille à la main, loin des exigences de l’hygiène de vie du haut niveau.
Cette situation s’explique en partie par une culture où le football local reste perçu comme une activité semi-professionnelle. Beaucoup de joueurs ne se considèrent pas comme des athlètes à plein temps, mais comme de simples passionnés qui jouent pour survivre, pour se faire voir ou pour gagner une petite prime. L’alcool devient alors un exutoire, une manière d’échapper à la pression ou à la précarité du quotidien.
La précarité financière, un terreau fertile
Dans le championnat gabonais, rares sont les joueurs qui vivent décemment de leur salaire. Les retards de paiement, les primes non versées et l’absence de contrats clairs poussent certains footballeurs à se désengager mentalement de leur profession. Quand on ne se sent pas respecté, on finit par ne plus respecter son métier.
Beaucoup de joueurs logent dans des conditions difficiles, mangent mal et n’ont aucun suivi médical ou nutritionnel. Dans ce contexte, l’alcool n’est pas seulement un loisir : il devient un anesthésiant social, un moyen d’oublier l’incertitude du lendemain. Le professionnalisme exige des sacrifices ; or, quand les clubs ne donnent pas l’exemple, les joueurs non plus.
L’absence de suivi et de discipline
Dans de nombreux clubs, le staff technique manque d’autorité, de moyens ou de formation pour imposer une discipline stricte. Les règlements intérieurs existent rarement ou ne sont pas appliqués. Les sanctions sont sélectives, parfois inexistantes, surtout lorsque le joueur concerné est un titulaire important.
Pire encore, certains dirigeants ferment les yeux par peur de perdre leurs meilleurs éléments. Le résultat est un cercle vicieux : l’indiscipline devient la norme, et les jeunes joueurs imitent les anciens, convaincus que le talent suffit à tout pardonner.
Une illusion de performance et un manque de formation
Certains joueurs affirment boire pour « se détendre », « mieux dormir » ou « oublier la pression ». D’autres pensent, à tort, que l’alcool n’a pas d’impact réel sur leur performance. Ce manque de conscience est révélateur d’un déficit criant de formation sur la préparation physique, la récupération, la nutrition et la gestion de carrière.
Contrairement aux championnats professionnels, le joueur gabonais de D1 est rarement encadré sur ces aspects. Il apprend sur le tas, souvent mal, et reproduit des habitudes qui ruinent progressivement son potentiel. Les blessures à répétition, les contre-performances et les carrières écourtées sont les conséquences directes de ces dérives silencieuses.
Un football qui se sabote lui-même
Le paradoxe est cruel : le Gabon regorge de talents, mais le championnat peine à produire des joueurs prêts pour l’exportation. Les recruteurs observent, mais hésitent. Le manque de discipline, la mauvaise hygiène de vie et l’instabilité comportementale font fuir les opportunités.
Chaque saison, des carrières prometteuses s’éteignent dans les bars avant même d’avoir commencé. L’alcool n’est pas la cause unique de l’échec du football local, mais il en est un révélateur brutal : celui d’un système sans exigences, sans protection et sans vision à long terme.
Le rôle oublié des dirigeants et des instances
Il serait injuste de faire porter toute la responsabilité aux joueurs. Les dirigeants, les entraîneurs, la Fédération et même les supporters ont leur part de responsabilité. Tant que le championnat restera mal organisé, sans calendrier fiable, sans salaires réguliers et sans normes professionnelles claires, les dérives continueront.
Professionnaliser le football gabonais, ce n’est pas seulement construire des stades ; c’est aussi encadrer l’homme, éduquer le joueur et imposer des règles non négociables. Un joueur qui boit pendant la saison n’est pas seulement indiscipliné : il est aussi abandonné par le système qui devait le protéger.
À la veille d’un nouveau départ
Alors que le championnat national s’apprête à démarrer, une question s’impose : veut-on vraiment un football compétitif, crédible et respecté ? Si oui, la lutte contre l’alcoolisme dans les rangs des joueurs doit devenir une priorité, au même titre que la formation, la santé et la discipline. Le football gabonais ne manque pas de talent. Il manque de cadre. Et tant que ce cadre ne sera pas solide, les bouteilles continueront de couler plus vite que les ballons ne roulent.
Le sommet de l’encadrement
Dans certains clubs de première division, le malaise dépasse les joueurs et touche le sommet de l’encadrement. Il n’est pas rare d’apercevoir l’entraîneur principal, parfois accompagné de joueurs du club, de membres du staff technique, attablés dans une buvette, verre à la main, au vu et au su de tous. Cette image, devenue presque banale, envoie un message désastreux : comment exiger discipline, rigueur et professionnalisme lorsque ceux qui doivent incarner l’exemple s’en écartent ouvertement ? En tolérant, voire en pratiquant ces dérives, l’encadrement affaiblit son autorité morale et entretient un football gabonais prisonnier de ses propres contradictions.