CONSOMMATEURS À SEC
Depuis plusieurs jours, la rareté du gaz butane donne des sueurs froides aux ménages gabonais. Tant dans les stations-service que dans les quartiers résidentiels, il est quasiment introuvable. Bouteilles vides à la main, les consommateurs traversent une zone de turbulence, contraints de parcourir de longues distances dans l’espoir — souvent vain — de trouver un point d’approvisionnement. Cette pénurie récurrente ne serait pourtant pas due à un manque de gaz disponible dans les dépôts, mais à des problèmes structurels dans la distribution et le remplissage, combinés à un système logistique fragile et opaque. Derrière ce qui devrait être un produit de consommation courante, les écueils d’une chaîne mal réglée font tache d’huile sur le quotidien des Gabonais.
L’importance du gaz butane pour les ménages gabonais
Au Gabon, le gaz butane est la principale source d’énergie pour les usages domestiques — cuisson, chauffage de l’eau, petites industries et restauration. Son rôle est encore plus critique en période de fête, lorsque la consommation augmente considérablement en raison des rassemblements familiaux, des préparatifs de repas de fête de fin d’année.
Selon les dernières données disponibles, la consommation de gaz liquéfié (LPG), incluant le butane, au Gabon s’élève à environ 1,6 millier de barils par jour, ce qui correspond à plus de 200 000 litres/jour de gaz consommés dans l’ensemble du pays. Cette consommation nationale, lorsqu’on la divise par les grandes villes et zones urbaines, place Libreville au cœur de cette demande croissante, même si des chiffres précis par ville ne sont pas publiés.
Production nationale : encore insuffisante
Malgré des gisements considérables de gaz naturel exploités notamment par la compagnie Perenco à partir des champs de Ganga et Ozangue, le Gabon ne produit qu’environ 20 % de sa consommation nationale de gaz butane sur le plan local.
Aujourd’hui, la production locale annuelle de gaz butane reste limitée — traditionnellement estimée à quelques dizaines de milliers de tonnes par an avant les nouvelles installations ; une usine de production construite récemment à Batanga par Perenco devrait produire environ 15 000 tonnes par an, ce qui accroît substantiellement l’offre locale.
Pour produire 15 000 tonnes par an, cela représente à peu près 41 tonnes par jour si on répartit la production sur 365 jours. Mais cette production locale ne couvre qu’une fraction de la demande nationale totale, qui reste largement dépendante des importations.
Capacité des centres d’emplissage : un goulet d’étranglement
L’un des principaux dysfonctionnements se situe au niveau des centres d’emplissage des bouteilles de gaz, autrement dit les installations où le gaz en vrac est mis en bouteilles pour la distribution.
Plusieurs sources expliquent que la capacité actuelle des centres ne suffit pas à suivre la demande croissante. Même si des sphères de stockage et des centres d’emplissage ont été modernisés ces dernières années, leur capacité demeure limitée par rapport à la demande métropolitaine et provinciale.
Pourquoi le remplissage prend du temps ?
Selon Thibault Gaël Idoumi, Directeur général de l’Aval pétrolier et gazier interrogé sur Gabon1ère, le temps de remplissage est un facteur qui contribue à la pénurie :
« Le remplissage des bouteilles de gaz est tendu parce que tous les marketeurs ont des bouteilles et doivent remplir leurs stocks pour pouvoir les acheminer dans les stations et dépôts. Il faut rassurer les populations : il n’y a pas une problématique de gaz dans les dépôts, il y a du gaz, mais le système d’emplissage prend du temps. Dès qu’on a un jour de repos, cela crée cette problématique parce que la consommation est forte et on fonctionne en flux tendu »
Cette déclaration met en exergue un système logistique fragile, où les délais et les interruptions (repos des employés, jours fériés, manque d’équipements) se répercutent rapidement sur l’offre en station.
Opacité des stocks et responsabilité des acteurs
Un autre problème majeur identifié par des acteurs du secteur est le manque de transparence sur les stocks réels détenus dans les dépôts, ainsi que sur la responsabilité respective des opérateurs logistiques — appelés marketeurs — qui achètent, remplissent et distribuent le gaz butane.
Au Gabon, plusieurs sociétés privées participent à la distribution du gaz butane. Parmi elles, PetroGabon Entreprise, l’un des principaux distributeurs, emploie plusieurs centaines de travailleurs locaux (plus de 300 employés selon les profils d’entreprise) et possède des réseaux d’approvisionnement nationaux.
Outre PetroGabon, d’autres sociétés également actives dans la distribution de produits pétroliers opèrent sur le marché mais leurs noms et effectifs ne sont pas toujours rendus publics, ce qui alimente le doute sur les capacités réelles de distribution.
Cette opacité des données de stocks et de distribution ne permet pas aux consommateurs ou aux observateurs indépendants d’évaluer si les pénuries sont réellement liées à un manque de gaz ou plutôt à des problèmes d’organisation interne, de priorisation des zones ou de répartition des volumes disponibles.
Fragilité du système logistique : dépendance et inégalités dans la répartition
Le système logistique gabonais fonctionne actuellement en flux tendu, sans marge significative de sécurité. Tout retard dans l’importation, le transport ou le remplissage se répercute immédiatement sur l’approvisionnement des stations.
Cette fragilité logistique est exacerbée par une inégale répartition des volumes entre provinces et centres urbains. Souvent, pour des raisons de priorisation ou de capacité de transport, les zones périphériques ou rurales sont desservies moins régulièrement, créant des intervalles sans gaz pour de nombreuses populations. Ce phénomène ressemble à une répartition en trou, où la disponibilité n’est ni continue ni équitable sur tout le territoire.
Ce que le gouvernement a réalisé depuis août 2023
Face à ces difficultés structurelles, les autorités gabonaises ont annoncé plusieurs mesures pour améliorer la production et la distribution du gaz butane :
1. Nouvelles infrastructures de production
Le gouvernement a soutenu la mise en service d’une usine de production de gaz butane à Batanga, construite par Perenco, qui vise à augmenter la production locale et réduire les importations de près de moitié. (Invest-Time)
D’autres projets pour étendre cette usine afin d’atteindre une capacité de production encore plus importante sont envisagés, avec une phase future projetée pour tripler la production à l’horizon 2026. (Gabon Actu)
2. Renforcement des dépôts et centres de stockage
Des initiatives pour agrandir les capacités de stockage des dépôts nationaux ont été engagées par la Société gabonaise d’entreposage de produits pétroliers (SGEPP) et d’autres acteurs, afin de réduire la vulnérabilité à un manque de stocks.
3. Mesures logistiques et organisationnelles
Selon les autorités, il est prévu d’augmenter la capacité d’emplissage, de réduire les temps d’attente en centre et d’améliorer la coordination entre marketeurs pour une distribution plus fluide.
Des efforts visant à renforcer la transparence des flux de gaz ont été discutés en conseil sectoriel, même si des progrès concrets restent à démontrer aux consommateurs.
Une pénurie symptomatique de problèmes structurel
La pénurie de gaz butane qui secoue le Gabon — tant à Libreville que dans les provinces — ne provient pas d’une absence de stocks disponibles dans l’absolu, mais bien d’une somme de dysfonctionnements dans la chaîne de distribution et l’opacité du système. Derrière les étagères vides des stations-service se cachent capacités d’emplissage insuffisantes, dépendance à un système logistique fragile, manque de transparence sur les stocks et responsabilité floue des acteurs, autant d’éléments qui aggravent la situation.
Pour que le gaz butane cesse d’être une source de pénurie et devienne un vecteur fiable d’énergie pour les Gabonais, il sera nécessaire d’adapter profondément les structures de production, de distribution et de gestion logistique, tout en renforçant la transparence des flux et des responsabilités, afin d’éviter que la pénurie ne fasse encore long feu dans l’avenir.