LIBREVILLE: DERRIÈRE LES ÉGLISES DE RÉVEIL, LA FOI À L'ÉPREUVE DE L'ARGENT
Elles poussent à chaque carrefour, de Nzeng-Ayong à Derrière la Prison, d'Awendjé à Bikele. Dans un hangar, un ancien bar, ou une villa transformée en temple. Les églises de réveil sont devenues le paysage religieux de Libreville. Chaque dimanche, elles drainent des milliers de fidèles. Mais derrière l'explosion de foi, une question qui fâche: où s'arrête la foi et où commence le business ?
Des temples pleins à craquer
À 10 heures du matin, un dimanche à Nzeng-Ayong, la sono est à fond. Un pasteur en costume trois-pièces prêche la délivrance. Dans la salle, des femmes en transe, des jeunes qui pleurent, des mères qui amènent leur enfant malade. Ici, on promet la guérison, le travail, le mariage.
"Depuis que je viens ici, j'ai trouvé du travail. Ma vie a changé", témoigne Chantal, 32 ans, fidèle depuis deux ans. Pour beaucoup de Gabonais confrontés au chômage, à la maladie et à la vie chère, l'église de réveil est le dernier refuge.
La dîme, les offrandes et les "prophéties payantes"
C'est le point qui divise. Dîme obligatoire, offrandes multiples, "offrande du prophète", "offrande pour débloquer le dossier". Certains fidèles affirment donner jusqu'à 50 000 voire 100 000 FCFA par culte.
"On nous dit que si tu ne donnes pas, tu bloques ta bénédiction. Moi je gagnais 150 000 FCFA, je donnais 30 000 FCFA chaque dimanche", raconte un ancien fidèle, qui a préféré quitter son église.
Autre pratique dénoncée: la consultation prophétique privée. Après le culte, il faut payer 10 000 à 25 000 FCFA pour voir l'homme de Dieu en tête-à-tête. Sans parler des bouteilles d'huile d'onction, d'eau bénite et de mouchoirs "oint" vendus entre 5 000 et 20 000 FCFA.
Des pasteurs devenus hommes d'affaires
Le contraste choque certains. Pasteur à la tête de trois assemblées, 4x4 neuve, maison à Angondjé, voyages à Dubaï. Pour ses défenseurs, c'est la bénédiction de Dieu. Pour ses détracteurs, c'est le fruit de la dîme.
"Nous ne forçons personne. La Bible dit: donnez et il vous sera donné. Ceux qui critiquent sont jaloux de l'œuvre de Dieu", se défend un pasteur d'une grande église de Libreville, qui a requis l'anonymat.
Une régulation inexistante
Au Gabon, aucune loi ne réglemente la création d'une église. Il suffit d'une déclaration. Résultat: on estime à plus de 800 le nombre d'églises de réveil rien que dans le Grand Libreville, sans aucun contrôle sur la formation des pasteurs ni sur la gestion des fonds.
Face à cela, l'Église catholique et les églises protestantes historiques observent, inquiètes, une concurrence déloyale.
Entre ferveur sincère d'un peuple qui cherche du réconfort et dérives mercantiles d'une minorité, le phénomène des églises de réveil reflète une réalité sociale profonde: quand l'État et l'hôpital ne rassurent plus, c'est le temple qui prend le relais.