EMBALO BLOQUÉ
Le retour d’Umaro Sissoco Embaló, annoncé pour dimanche 4 octobre, devait marquer son retour sur la scène politique bissau-guinéenne après plusieurs mois d’exil. L’ancien président avait fait connaître, lundi 28 septembre, son intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle afin de participer au rétablissement de l’ordre constitutionnel.
Mais la junte en a décidé autrement. Selon le communiqué militaire, la décision est motivée par la « préservation de l’ordre public », ainsi que par la nécessité de prévenir toute situation susceptible de compromettre la stabilité du pays. L’ancien président, qui vit en exil depuis la prise de pouvoir des militaires en novembre 2025, ne pourra donc pas rentrer comme prévu.
Une candidature qui bouleverse le paysage politique
L’annonce du retour d’Embaló avait immédiatement relancé les interrogations sur l’avenir de la transition politique en Guinée-Bissau. L’ancien chef de l’État entendait revenir dans le pays pour participer à la présidentielle annoncée pour décembre et défendre sa candidature devant les autorités compétentes.
Son retour était d’autant plus surveillé que les forces armées contrôlent désormais les principaux leviers du pouvoir. Umaro Sissoco Embaló avait été renversé en novembre 2025, dans un contexte de crise électorale. Il avait ensuite quitté le pays et s’était installé au Maroc.
En annonçant son retour, l’ancien président entendait reprendre pied dans le processus politique. La décision de la junte constitue donc un nouvel obstacle à cette stratégie. Selon l’agence Reuters, Embaló avait annoncé son intention de revenir le 4 octobre afin de se présenter à la présidentielle de décembre.
Pour Vincent Foucher, chercheur au CNRS et spécialiste de la Guinée-Bissau, cette volte-face des autorités militaires soulève des interrogations sur les équilibres au sein du pouvoir de transition.
« La junte a vraiment un contrôle assez fort sur la situation sécuritaire dans le pays. On a du mal à penser que cette décision soit autre chose qu’un prétexte »
analyse le chercheur.
De la « réaffectation » aux tensions dans la garde présidentielle
Avant même la décision officielle de la junte, plusieurs signaux avaient alimenté les inquiétudes à Bissau. Dès mardi 29 septembre, le ministère bissau-guinéen de l’Intérieur avait appelé au calme après des informations faisant état d’une réaffectation de membres de la garde présidentielle.
Officiellement, il s’agissait d’un simple mouvement administratif. Mais d’autres sources évoquaient une opération visant certains responsables militaires considérés comme proches de l’ancien président.
Ces informations avaient renforcé les spéculations sur de possibles tensions au sein des forces armées. La junte avait également rappelé l’interdiction de manifester, de se rassembler ou de tenir des activités politiques, et ce
« jusqu’à une nouvelle décision de l’autorité compétente ».
Pour Vincent Foucher, ces mouvements peuvent être lus à la lumière des rapports de force complexes qui traversent la transition.
« Il y a peut-être des combinaisons dans cet espèce de régime un peu étrange, à la fois militaire et civil, qui est en place actuellement à Bissau »
estime-t-il.
Le chercheur évoque également l’hypothèse de tensions entre différentes composantes du pouvoir. L’ancien président pourrait, selon cette lecture, être devenu une figure suffisamment encombrante pour certains responsables militaires.
Un ancien allié devenu une menace ?
La relation entre Umaro Sissoco Embaló et l’appareil militaire avait pourtant connu des périodes de proximité. Plusieurs responsables des forces armées avaient occupé des fonctions importantes sous sa présidence.
Mais cette proximité n’a pas empêché l’apparition de tensions. Des affaires judiciaires impliquant des militaires, ainsi que des différends autour de la garde présidentielle, avaient contribué à fragiliser les équilibres.
La question est désormais de savoir si l’ancien président représente, pour une partie de l’armée, un risque politique. La réforme constitutionnelle adoptée récemment a par ailleurs renforcé les pouvoirs présidentiels, ce qui ajoute un élément au débat sur le futur système politique bissau-guinéen.
« Peut-être que la figure de M. Embaló était devenue un peu trop menaçante. Peut-être aussi que, face à une Constitution encore plus présidentialiste, certains ont considéré qu’un homme comme Sissoco Embaló, à la manœuvre d’un tel système, pouvait représenter un risque »
explique Vincent Foucher sur RFI.
Les zones d’ombre du coup d’État de novembre 2025
Le renversement d’Umaro Sissoco Embaló demeure au cœur des interrogations sur la crise politique actuelle. Le pouvoir militaire avait pris le contrôle du pays en novembre 2025, alors que les résultats de la présidentielle n’avaient pas encore été officiellement proclamés.
L’opposition et plusieurs analystes avaient alors avancé l’hypothèse d’une interruption volontaire du processus électoral destinée à empêcher une alternance. Des accusations que les autorités militaires ont contestées.
Le contexte électoral était particulièrement tendu. Fernando Dias, candidat de la coalition Plateforme pour une alternance démocratique (PAIGC et alliés), avait revendiqué la victoire, tandis que le camp d’Embaló contestait cette lecture du scrutin.
Vincent Foucher souligne toutefois qu’il faut distinguer les hypothèses des faits établis.
« On n’a pas de preuves, mais il y avait énormément d’éléments qui laissaient penser que le coup d’État de novembre 2025 pouvait effectivement être une manière d’empêcher une défaite électorale d’Umaro Sissoco Embaló et surtout de prévenir une victoire de la coalition du PAIGC »
affirme le chercheur.
Il rappelle notamment que l’ancien président avait été rapidement autorisé à quitter le pays après son renversement. Cette situation contraste aujourd’hui avec les difficultés qui lui sont opposées pour y revenir.
L’opposition également tenue à distance
Le cas d’Umaro Sissoco Embaló n’est cependant pas le seul signe de la pression exercée sur les forces politiques. Le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), l’une des principales formations politiques du pays, est lui aussi confronté à des restrictions.
Son dirigeant, Domingos Simões Pereira, se trouve en exil. Le siège de campagne du parti a par ailleurs été saisi par les autorités militaires à la fin du mois de septembre, selon les informations rapportées dans le contexte de la crise actuelle.
Cette situation contribue à brouiller les contours du futur processus électoral. L’ancien président empêché de rentrer, un dirigeant majeur de l’opposition en exil et des formations politiques soumises à des restrictions. Les conditions de la prochaine campagne restent incertaines.
« La junte, au fond, essaie de montrer son poids de part et d’autre du champ politique. On ne sait donc pas du tout dans quelle configuration les forces politiques de Bissau vont se présenter »
observe Vincent Foucher.
Vers une présidentielle sous contrôle militaire ?
La principale interrogation porte désormais sur la nature du processus électoral que les autorités de transition souhaitent organiser. La junte maintient son engagement en faveur d’un retour à l’ordre constitutionnel, mais les restrictions imposées à plusieurs acteurs politiques nourrissent les interrogations sur l’ouverture réelle du scrutin.
L’échéance électorale de décembre approche rapidement. Pour être crédible, le processus devra notamment déterminer les conditions de participation des principaux acteurs politiques, ainsi que les modalités de campagne et de contrôle du scrutin.
Pour Vincent Foucher, plusieurs scénarios restent possibles.
« On peut s’interroger sur la volonté de la junte d’organiser une élection véritablement ouverte. Peut-être va-t-elle laisser les forces politiques participer, tout en écartant celles qui lui paraissent trop menaçantes, et essayer ainsi de structurer elle-même l’offre politique »
estime le chercheur.
L’enjeu dépasse désormais le seul retour d’Umaro Sissoco Embaló. Il concerne la capacité de la Guinée-Bissau à sortir de la transition militaire et à renouer avec un processus électoral accepté par les principaux acteurs.
En empêchant l’ancien président de rentrer au pays au nom de la sécurité et de l’ordre public, la junte vient en tout cas de placer un nouvel obstacle sur le chemin de la présidentielle de décembre. À Bissau, le rapport de force entre les militaires, l’ancien pouvoir et les formations d’opposition reste plus incertain que jamais.