PEUT-IL DEVENIR MOINS CHER QUE LA VOLAILLE ?
Un pays béni par les eaux. Dans les marchés de Libreville, Port-Gentil, Franceville, Oyem ou Lambaréné, une question revient désormais avec insistance dans les conversations des ménagères, des pêcheurs et des commerçants : le poisson gabonais peut-il un jour coûter moins cher que la volaille importée ? Le débat, autrefois marginal, prend aujourd’hui une ampleur nouvelle face à la hausse continue des prix des produits alimentaires et aux difficultés de pouvoir d’achat des populations.
Pays couvert d’un immense réseau hydrographique, doté d’une façade maritime de près de 800 kilomètres et riche de nombreux étangs, lagunes et rivières, le Gabon apparaît pourtant comme un territoire naturellement destiné à faire du poisson une nourriture populaire et accessible. Mais entre abondance naturelle et réalité des marchés, l’écart reste important.
Un pays béni par les eaux
Du fleuve Ogooué aux lacs du Moyen-Ogooué, des rivières de l’Ogooué-Ivindo aux côtes atlantiques de Port-Gentil, le Gabon possède l’un des plus importants potentiels halieutiques d’Afrique centrale. Dans plusieurs provinces, la pêche artisanale nourrit depuis des générations des milliers de familles.
Capitaine, carpe, silure, tarpon, machoiron, sardines, crevettes, thon ou encore barracuda abondent dans certaines zones. Chaque matin, dans les débarcadères de Libreville ou de Port-Gentil, des dizaines de pêcheurs reviennent avec leurs cargaisons. Pourtant, malgré cette richesse naturelle, le poisson demeure parfois plus cher que le poulet congelé importé.
Dans certains marchés gabonais, un kilogramme de poisson frais peut atteindre des prix très élevés selon les espèces et les saisons, tandis que la volaille importée bénéficie de circuits commerciaux industriels mieux organisés et parfois de coûts d’importation relativement compétitifs.
Pourquoi le poisson coûte encore cher ?
Plusieurs facteurs expliquent cette situation paradoxale. D’abord, la pêche artisanale gabonaise reste confrontée à d’énormes difficultés logistiques. Beaucoup de pêcheurs travaillent encore avec des moyens rudimentaires. Petites pirogues, moteurs vieillissants, absence de chambres froides ou manque de carburant.
À cela s’ajoutent les problèmes de conservation. Dans plusieurs localités, le poisson doit être vendu rapidement faute d’installations frigorifiques suffisantes. Les pertes sont énormes et les commerçants répercutent ces risques sur les prix.
L'autre problème est le transport. Acheminer du poisson frais depuis les zones de pêche vers les grands centres urbains coûte cher. Entre l’état des routes, le prix du carburant et les multiples frais intermédiaires, les coûts explosent avant même l’arrivée sur les étals.
Pendant ce temps, la volaille importée arrive souvent par conteneurs dans des chaînes commerciales bien structurées, avec des volumes importants permettant de réduire certains coûts unitaires.
Le poids de la pêche étrangère
Un autre sujet alimente les débats au Gabon. La présence de navires étrangers dans les eaux territoriales gabonaises. Beaucoup de pêcheurs artisanaux estiment que les ressources halieutiques profitent davantage aux grandes flottes industrielles qu’aux populations locales.
Selon plusieurs observateurs, une meilleure valorisation locale des produits de la mer pourrait permettre d’augmenter l’offre de poisson sur les marchés gabonais et donc de faire baisser progressivement les prix.
De nombreux citoyens s’interrogent. Comment un pays entouré d’eau peut-il encore dépendre fortement de produits alimentaires importés ? Cette interrogation devient presque politique dans un contexte où la souveraineté alimentaire est désormais au cœur des priorités africaines.
Le poisson peut-il devenir moins cher que le poulet ?
Techniquement, oui. Économiquement, cela reste possible à certaines conditions.
Si le Gabon investit massivement dans la pêche artisanale et industrielle locale, les coûts pourraient considérablement diminuer dans les prochaines années. La modernisation des débarcadères, l’installation de chambres froides, la réduction des coûts de transport et l’organisation des filières pourraient transformer le marché.
Le développement de l’aquaculture représente également une piste sérieuse. Plusieurs experts estiment que les élevages de poissons en étangs pourraient réduire la pression sur la pêche traditionnelle tout en augmentant l’offre nationale.
Dans certains villages gabonais proches des zones de pêche, le poisson est déjà moins cher que la viande de poulet. Mais cette réalité locale ne se reflète pas encore à grande échelle dans les grandes villes.
Pour que le poisson devienne durablement plus accessible que la volaille, il faudrait aussi limiter certains intermédiaires qui participent à l’augmentation des prix entre le pêcheur et le consommateur final.
Une question de culture alimentaire
Au Gabon, le poisson occupe déjà une place importante dans les habitudes alimentaires. Le poisson fumé, braisé ou salé accompagne quotidiennement de nombreux plats traditionnels.
Cependant, la consommation de volaille importée a fortement augmenté ces dernières années, notamment dans les centres urbains. Le poulet congelé est devenu un produit de consommation courante pour de nombreuses familles en raison de sa disponibilité et parfois de son coût jugé plus stable.
Face à cela, certains nutritionnistes rappellent pourtant les avantages du poisson local, riche en protéines, en oméga-3 et souvent plus naturel que certains produits importés fortement transformés.
L’État face au défi alimentaire
Le gouvernement gabonais est aujourd’hui confronté à un défi majeur. Renforcer la production locale pour réduire la dépendance alimentaire extérieure. Le secteur de la pêche pourrait devenir un véritable moteur économique national.
Des investissements ciblés pourraient créer des milliers d’emplois dans la pêche, la transformation, la conservation et la commercialisation du poisson. Plusieurs économistes estiment même que le Gabon possède les moyens de devenir une puissance halieutique régionale.
Mais le temps presse. Les populations réclament des solutions concrètes face à la vie chère. Dans les marchés, beaucoup de ménagères ne regardent plus seulement la qualité du produit, mais surtout son prix.
Entre espoir et réalité
Le poisson gabonais moins cher que la volaille ? L’idée peut sembler ambitieuse aujourd’hui, mais elle n’est pas irréaliste. Le potentiel existe. Les ressources naturelles sont là. Les savoir-faire aussi.