QUELS PAYS AFRICAINS POURRAIENT SORTIR GAGNANTS DU CONFLIT AU MOYEN-ORIENT ?
À première vue, une guerre en Iran semble éloignée des préoccupations immédiates du continent africain. Pourtant, dans un monde globalisé, aucun conflit majeur n’est sans conséquence. Les économies africaines, largement dépendantes des importations énergétiques et des équilibres géopolitiques, ressentiraient inévitablement les secousses d’un tel affrontement. Selon la Banque mondiale, plus de 50 % des pays africains sont aujourd’hui dépendants des importations énergétiques, ce qui les rend vulnérables à toute perturbation des marchés mondiaux de l’énergie.
Parler de “pays gagnants” relève donc davantage d’une analyse stratégique que d’une réalité absolue. Il ne s’agit pas de victoire militaire, mais d’opportunités économiques, diplomatiques ou énergétiques, souvent fragiles et temporaires.
L’Afrique du Nord : Entre opportunités énergétiques et vulnérabilités
Des pays comme l’Algérie et la Libye pourraient tirer un avantage relatif d’une hausse des prix du pétrole et du gaz. En effet, une augmentation de 10 % du prix du pétrole pourrait rapporter environ 2 milliards de dollars de plus à l’Algérie, selon les données de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). En cas de perturbation des exportations iraniennes, les marchés internationaux se tourneraient vers d’autres producteurs, offrant à ces États une manne financière accrue.
Cependant, cette embellie serait contrebalancée par des risques d’instabilité régionale et de pression inflationniste. Par exemple, le prix du gaz naturel a augmenté de 40 % entre 2020 et 2022, ce qui a déjà exercé une pression considérable sur les économies des pays importateurs d’énergie. Le Maroc et la Tunisie, importateurs d’énergie, subiraient plutôt le choc de la hausse des prix, tout comme l’Égypte, malgré ses ambitions gazières. En 2022, l’Égypte a vu sa facture énergétique augmenter de 25 %, ce qui a exacerbé ses déficits commerciaux.
Afrique de l’Ouest : Des économies sous tension
Dans cette région, des pays comme le Nigeria, grand producteur de pétrole, pourraient bénéficier d’un renchérissement des cours. En effet, une hausse de 20 % du prix du baril pourrait générer un surplus de recettes d’environ 4,5 milliards de dollars pour le Nigeria. Mais là encore, l’effet serait ambivalent. Une hausse des recettes, certes, mais aussi une inflation accrue et des tensions sociales. En 2022, le taux d’inflation au Nigéria a atteint 18,6 %, et un choc énergétique exacerberait cette tendance.
Les économies plus fragiles, comme le Mali, le Niger, le Burkina Faso ou la Sierra Leone, seraient durement affectées par la hausse des coûts des importations, notamment alimentaires et énergétiques. Le coût des denrées alimentaires en Afrique de l’Ouest a augmenté de 15 % entre 2021 et 2023, ce qui rend ces pays particulièrement vulnérables. Les États côtiers comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana, plus diversifiés économiquement, pourraient mieux amortir le choc grâce à une économie moins dépendante du secteur pétrolier et énergétique.
Afrique centrale : Des gains limités et inégalement répartis
Dans cette zone, des pays producteurs comme le Gabon, le Congo ou la Guinée équatoriale pourraient profiter d’un effet prix sur le pétrole. Toutefois, ces gains resteraient conditionnés à une bonne gestion interne. Le Gabon, par exemple, a connu une augmentation de ses recettes pétrolières de 10 % en 2021, mais les tensions politiques et une gestion inefficace ont limité les bénéfices à long terme.
La République démocratique du Congo, riche en minerais stratégiques tels que le cobalt et le cuivre, pourrait voir une demande accrue pour certains métaux utilisés dans l’industrie technologique. La RDC représente environ 70 % de la production mondiale de cobalt, et une reconfiguration des chaînes d'approvisionnement mondiales pourrait accélérer la demande pour ces ressources. Cependant, les bénéfices seraient limités par les difficultés d’infrastructure et de gouvernance.
Afrique de l’Est : Entre dépendance et repositionnement stratégique
Les pays de cette région, largement importateurs d’énergie, comme le Kenya, l’Éthiopie ou la Tanzanie, seraient parmi les plus exposés aux effets négatifs. L’inflation et les déficits commerciaux pourraient s’aggraver. En 2021, le Kenya a importé près de 4 milliards de dollars d’énergie, ce qui représente environ 10 % de ses importations totales. Une hausse des prix du pétrole pourrait accentuer cette pression.
Toutefois, des États comme Djibouti, grâce à leur position géostratégique, pourraient tirer profit d’une intensification du trafic maritime et militaire dans la région. Djibouti est déjà un carrefour stratégique pour le commerce mondial, avec un port qui traite environ 1,5 million de tonnes de marchandises par an.
Afrique australe : Des opportunités minières et énergétiques
L’Afrique du Sud, avec son économie diversifiée, pourrait capter certaines retombées indirectes, notamment dans les secteurs miniers et industriels. En 2022, les exportations minières de l’Afrique du Sud ont représenté environ 20 % de son produit intérieur brut (PIB). L’Angola, producteur de pétrole, bénéficierait également de la hausse des prix. En 2021, l’Angola a enregistré une augmentation de 8 % de ses recettes pétrolières.
Des pays comme la Zambie ou le Zimbabwe pourraient voir une demande accrue pour leurs ressources minières, dans un contexte de recomposition des marchés mondiaux. La Zambie, deuxième producteur de cuivre d'Afrique, a enregistré une hausse de ses exportations de cuivre de 12 % en 2022, ce qui pourrait encore augmenter si les tensions mondiales redistribuent la demande de métaux.
Une illusion de gain dans un monde instable
Aucun pays africain ne sort véritablement “gagnant” d’une guerre en Iran. Bien que certains pays puissent en tirer des bénéfices ponctuels, ils restent exposés à des risques considérables. La montée des prix des matières premières pourrait créer des bulles économiques temporaires, mais l’instabilité globale croissante rendrait ces gains fragiles. Selon un rapport de l’ONU, 60 % des pays africains sont déjà confrontés à des défis d’instabilité économique, et tout conflit majeur, tel qu’une guerre en Iran, exacerberait cette situation.
L’Afrique, dans sa diversité, du Bénin aux Seychelles, du Cameroun à la Namibie, est davantage exposée aux chocs qu’elle ne les maîtrise. La véritable victoire, pour le continent, résiderait plutôt dans sa capacité à renforcer sa résilience économique et son autonomie stratégique. Car dans les conflits des autres, les gains sont souvent des mirages.