TRADITION VESTIMENTAIRE FACE AU STYLE INDÉCENT
Une domination assumée du style occidental.
Jeans déchirés, robes ultra-courtes, crop tops, pantalons taille basse, pour certains observateurs, la mode importée ne se contente pas de remplacer le pagne, elle modifie aussi les repères sociaux et culturels liés à la pudeur. Pour Christ, jeune commerçant rencontré dans un marché de la capitale, la tendance ne fait aucun doute :
« Les habits traditionnels ne se portent plus de nos jours. C’est maintenant la tendance occidentale qui a pris le terrain. »
Dans le circuit des ballots de vêtements importés, prisés pour leurs prix accessibles, les articles traditionnels sont quasiment absents.
« Dans les ballots, il n’y a pas de ballots traditionnels. On ne les prend pas », explique-t-il.
Cette domination ne se limite pas à une question d’esthétique. Elle s’accompagne d’une transformation des codes vestimentaires. Pour certains habitants, la frontière entre modernité et indécence devient floue, notamment chez les jeunes influencés par les cultures américaine et européenne. Christ estime d’ailleurs que :
« La culture occidentale représente aujourd’hui près de 80 % du style vestimentaire de base. »
Un chiffre révélateur d’un basculement profond des habitudes.
Modernité ou perte de repères ?
Mangui, autre commerçant, apporte un éclairage plus nuancé .
« On ne peut pas porter la même tenue pour une fête entre jeunes que pour se rendre dans un ministère. »
Son propos traduit une réalité , les codes vestimentaires varient selon les espaces. Mais dans la rue, certains estiment que ces codes tendent à disparaître. Le pagne, autrefois porteur de symboles, devient occasionnel.
« Sur une semaine, je le porte une seule fois », confie Mangui.
Ce recul du pagne renforce le sentiment, chez certains aînés, que la jeunesse s’éloigne progressivement des valeurs de retenue et de pudeur associées aux tenues traditionnelles.
Une définition qui divise.
Emmanuella, elle, questionne la notion même de « tenue traditionnelle » .
« Déjà, il faut savoir ce qu'on appelle par tenue traditionnelle et tendance occidentale. Pour moi, ce que les gens peuvent appeler traditionnel, ça peut être vice-versa. C'est selon la culture de chacun, selon l'éducation de chacun. »
Elle rappelle toutefois que, dans l’éducation gabonaise, le pagne est généralement réservé aux grandes cérémonies.
« C'est vrai que dans notre pays, quand on grandit, on sait que le tissu, le pagne, est réservé au mariage, aux cérémonies de décès, d'obsèques. Peut-être que c'est ça qui fait que les jeunes ont réduit le port du pagne à ces cérémonies-là et que l'habit de tous les jours, qui finalement est l'habit occidental, est porté comme étant le vêtement de tous les jours. Cela étant, je ne sais pas si c'est un refus catégorique ou alors c'est juste parce qu'ils n'en ont pas l'occasion.»
Mais au-delà de la fréquence, c’est la transformation même du pagne qui interroge .
« Porter du pagne, pour moi, ce n’est même plus traditionnel. »
Entre coupes ajustées, fentes marquées et adaptations aux tendances mondiales, le pagne revisité brouille lui aussi les repères entre tradition et modernité.
Identité culturelle ou simple évolution ?
La richesse culturelle gabonaise reste pourtant profonde. Chez les Téké et d’autres groupes ethniques du pays, le raphia occupe une place importante, bien que peu valorisée dans l’espace urbain.
Emmanuella soulève également une contradiction.
« Ce qu'on appelle ici wax et tout, c'est hollandais. Normalement, ce sont les Hollandais qui doivent le porter. S'il y a un pagne gabonais, c'est ça dont on devrait faire la promotion. »
Elle cite l’exemple de certains pays d’Afrique de l’Ouest où le port du tissu traditionnel relève d’une affirmation identitaire :
« Dans les pays ouest-africains où la culture est très marquée, c'est une forme de revendication identitaire. C'est pour dire qu'on est africain, on porte africain. Ceux qui portent le tissu traditionnel, qui sont à un certain niveau de la société, c'est souvent pour lancer une certaine économie locale. »