CRISE ÉNERGÉTIQUE AU GABON, ARNAULD ENGANDJI AVAIT-IL ALERTÉ TROP TÔT SUR LE DOSSIER KARPOWERSHIP ?
Ce qui devait être un échange destiné à apaiser les divergences autour du contrat énergétique liant l’entreprise à l’État gabonais s’était transformé en confrontation directe.
Ce jour-là, Engandji avait soulevé plusieurs points sensibles, des tarifs jugés "exorbitants", un déficit de transparence dans les termes contractuels et une absence de retombées significatives pour les populations locales. Il interrogeait également la viabilité à long terme d’un modèle reposant sur des centrales électriques flottantes présentées comme solution d’urgence à la crise énergétique nationale.
À l’époque, ces critiques avaient pu apparaître comme une posture de prudence face à une urgence réelle, stabiliser le réseau et réduire les délestages électriques qui paralysaient régulièrement Libreville et plusieurs grandes villes. Karpowership mettait en avant son expertise internationale et sa capacité à injecter rapidement de la puissance sur des réseaux fragilisés.
Mais plus d’un an après ces échanges, la situation énergétique du Gabon continue de susciter des interrogations. Les coupures persistent, parfois plus longues et plus fréquentes selon de nombreux usagers. La promesse d’une stabilisation rapide semble tarder à se matérialiser pleinement. Dans ce contexte, les réserves exprimées en novembre 2024 prennent une résonance particulière.
La question mérite d’être posée
Engandji avait-il simplement exprimé une inquiétude politique classique, ou avait-il perçu des fragilités déjà observées ailleurs ?
Car le Gabon n’est pas le premier pays à débattre des conditions d’implantation de Karpowership. En Afrique du Sud, un vaste projet portant sur plus de 1 200 MW, conclu dans le cadre d’un programme d’urgence contre les délestages, a finalement été annulé par la justice. Les tribunaux ont estimé que les procédures d’attribution et certaines autorisations réglementaires étaient entachées d’irrégularités, mettant un terme à un contrat de long terme jugé coûteux et controversé.
Au Liban, Karpowership a cessé de fournir de l’électricité après l’accumulation d’importants impayés par la compagnie nationale, illustrant les risques financiers que peuvent comporter ces accords dans des contextes budgétaires fragiles. Dans d’autres pays comme la Gambie ou le Ghana, des débats publics ont émergé autour du coût global de ces contrats et de leur impact sur les finances publiques.
Ces précédents ne signifient pas que chaque partenariat suit le même chemin. Mais ils montrent que les projets de centrales flottantes suscitent régulièrement des interrogations sur la transparence, le coût à long terme et l’équilibre contractuel.
Au Gabon, l’enjeu dépasse désormais la seule question technique. Il touche à la cohérence de la politique énergétique nationale, faut-il privilégier des solutions d’urgence externalisées ou accélérer les investissements structurels dans les capacités locales de production ?
Lorsque Engandji dénonçait des clauses qu’il jugeait déséquilibrées et alertait sur l’impact financier pour l’État, posait-il déjà les bases d’un débat que la persistance des délestages rend aujourd’hui incontournable ? Ou les difficultés actuelles relèvent-elles avant tout de contraintes d’intégration au réseau et de facteurs indépendants du contrat lui-même ?
À mesure que la crise énergétique se prolonge, ces interrogations gagnent en légitimité. Sans affirmer qu’il avait raison, force est de constater que les questions soulevées en novembre 2024 restent, aujourd’hui encore, au cœur du débat public.
Dans le secteur stratégique de l’énergie, certaines alertes paraissent parfois prématurées. L’histoire dira si celles de novembre 2024 étaient excessives… ou simplement en avance sur leur temps.