POURQUOI SONT-ILS SI CHERS À LIBREVILLE ?
À Libreville, manger des fruits est en train de devenir un luxe. Un luxe quotidien, absurde, presque indécent, quand on sait que le Gabon est un pays tropical, arrosé par des pluies abondantes et doté d’un sol fertile. Pourtant, sur les étals des marchés, les prix donnent le tournis : un minuscule citron à 100 francs CFA, trois petits doigts de bananes à 1 000 francs CFA, un tas de 4 à 5 atangas à 1 000 francs CFA, un ananas à 1 500 voire 2 000 francs CFA. L’avocat s’affiche entre 1 000 et 1 500 francs CFA, le melon grimpe à 2 000 ou 3 000 francs CFA, et la mangue, fruit populaire par excellence, se vend entre 1 000 et 2 000 francs CFA, parfois plus selon la saison et l’humeur du vendeur.
Pour de nombreuses familles, ces prix ne sont plus soutenables. Le résultat est sans appel. A Libreville, les foyers ayant plusieurs enfants mangent de moins en moins de fruits. Une situation paradoxale dans un pays où certains de ces fruits poussent à l’air libre, parfois même dans les quartiers, sans irrigation artificielle, simplement grâce aux pluies.
Des prix qui défient la logique
Comment expliquer qu’un citron, souvent cueilli dans les concessions ou les zones périphériques de Libreville, coûte 100 francs CFA l’unité ? Comment comprendre qu’un ananas produit localement soit plus cher qu’un plat chaud dans un petit restaurant de quartier ? Ces prix ne sont pas seulement élevés, ils semblent déconnectés de la réalité agricole du pays.
Le Gabon n’importe certes une partie de ses fruits, mais une large proportion de ceux consommés à Libreville est produite localement ou dans l’arrière-pays proche. Banane, avocat, atanga, mangue, orange, citron. Ces fruits ne nécessitent pas de technologies sophistiquées, ni d’arrosage intensif. La nature fait l’essentiel du travail. Pourtant, le consommateur final paie comme si ces produits venaient de l’autre bout du monde.
La chaîne de distribution, premier coupable
Au cœur du problème se trouve la chaîne de distribution. Entre le producteur et le consommateur, les intermédiaires se multiplient. Le paysan vend à bas prix à l'intérieur du pays ou à la périphérie de la capitale, souvent faute de moyens de transport ou d’accès direct au marché urbain. Ensuite, revendeurs, transporteurs et détaillants ajoutent chacun leur marge.
À l’arrivée à Libreville, le fruit a parfois doublé ou triplé de prix. Le consommateur paie non pas la valeur réelle du produit, mais le coût cumulé des transports, des marges et des pertes liées à l’absence de conservation moderne. Dans cette logique, le fruit devient un produit spéculatif plutôt qu’un aliment de base.
Le poids du transport et des routes
Un autre facteur déterminant. Le transport. Les routes reliant les zones de production à Libreville sont souvent en mauvais état. Les coûts de carburant, d’entretien des véhicules et les pertes en cours de route sont répercutés sur le prix final. Un panier de mangues abîmé par un trajet chaotique devient plus rare à l’arrivée, donc plus cher.
À cela s’ajoute l’absence de véritables circuits courts organisés. Le producteur ne vend pas directement au consommateur urbain. Il dépend d’un système informel, peu régulé, où le prix se fixe davantage par opportunité que par logique économique.
Quand le fruit devient un luxe nutritionnel
Cette flambée des prix a des conséquences graves sur l’alimentation. Les nutritionnistes recommandent de consommer des fruits à chaque repas. Ils sont essentiels pour la santé notamment des enfants, riches en vitamines, en fibres et en minéraux. Mais comment faire quand une simple mangue coûte 1 500 francs CFA ?
Pour une famille de 4 à 5 personnes, intégrer des fruits au quotidien devient un casse-tête financier. Acheter quelques avocats, des bananes et des oranges peut rapidement représenter plusieurs milliers de francs CFA par jour. Face à cette réalité, de nombreux ménages font un choix contraint. Réduire, voire supprimer, la consommation de fruits.
Les enfants sont les premières victimes. Privés d’un apport régulier en fruits, ils risquent des carences nutritionnelles à long terme. Ce renoncement silencieux se fait sans bruit, sans manifestation, mais il pèse lourd sur la santé publique en occasionnant ou en favorisant plusieurs pathologies.
Une production locale sous-exploitée
Le plus troublant reste que certains fruits vendus à prix d’or sont plantés à Libreville même ou dans ses environs. Manguiers, avocatiers, citronniers poussent dans les cours, les terrains vagues, le long des routes. Ils ne sont pas arrosés manuellement, car les pluies assurent l’essentiel de l’arrosage. La nature offre gratuitement ce que le marché vend cher.
Cette production diffuse et non structurée échappe à toute politique agricole cohérente. Faute d’organisation, ces fruits ne bénéficient pas d’un circuit de collecte et de distribution rationnel. Ils finissent parfois par pourrir au sol, tandis que sur les marchés, les mêmes fruits sont inaccessibles à la majorité.
L’absence de régulation des prix
À Libreville, les prix des fruits varient d’un marché à l’autre, parfois d’un étal à l’autre. Il n’existe pas de mécanisme clair de régulation. Le consommateur n’a aucun repère, aucune protection. Le prix se fixe à la tête du client, selon la saison, la rareté perçue ou simplement la spéculation. Cette situation favorise les abus. Le fruit, pourtant symbole de santé et de vitalité, devient un produit de frustration.
Quelles solutions pour sortir de l’impasse ?
Face à cette réalité, plusieurs pistes existent. D’abord, structurer les circuits courts entre producteurs et consommateurs urbains. Ensuite, améliorer les infrastructures routières pour réduire les coûts de transport. Il est aussi urgent d’encourager la transformation locale et la conservation, afin de limiter les pertes. Enfin, une politique publique claire sur les produits alimentaires de base, dont les fruits, est indispensable. Manger sainement ne devrait pas être un privilège réservé à une minorité de Gabonais riches.
Une urgence silencieuse
À Libreville, la cherté des fruits n’est pas un simple problème de marché. C’est une question de santé publique, de justice sociale et de bon sens économique. Dans un pays où la terre donne généreusement, voir les fruits disparaître des assiettes est un signal d’alarme voire une aberration. Si rien n’est fait, les fruits resteront ce qu’ils sont en train de devenir. Un luxe tropical dans un pays tropical.