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L'ÉCONOMIE RUSSE PÉRÉCLITE

L'ÉCONOMIE RUSSE PÉRÉCLITE
Économie russe en crise : TVA, aéroports bradés, guerre coûteuse.

C’est un aveu rare, presque brutal, dans la bouche de Vladimir Poutine. Après deux années de croissance soutenue malgré les sanctions occidentales, le président russe reconnaît désormais un net coup de frein de l’économie. En 2025, la croissance ne dépasserait pas 1 %, contre 4,3 % en 2023 et 4,1 % en 2024. Un ralentissement que le Kremlin qualifie d’« atterrissage provoqué », censé permettre de casser une inflation devenue difficilement contrôlable. Mais derrière la formule technocratique, c’est toute l’architecture d’une économie de guerre qui semble atteindre ses limites.


Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, le pouvoir russe s’efforce de défendre l’idée d’une économie résiliente, capable de contourner les sanctions et de se réorienter vers l’Asie. Or, à mesure que les chiffres s’accumulent, ce récit se fissure. Pression fiscale accrue, actifs bradés, dépendance énergétique fragilisée et relation de plus en plus asymétrique avec la Chine : la Russie donne le sentiment de vivre désormais en apnée, sous le poids d’un effort de guerre toujours plus coûteux.


Un « atterrissage provoqué » sous haute tension


Vladimir Poutine l’a reconnu : la croissance russe sera limitée à 1 % en 2025. Officiellement, ce ralentissement serait volontaire, destiné à juguler une inflation qui, bien qu’en repli, reste élevée. Celle-ci est passée de 9,5 % à 5,6 % en un an, mais demeure largement au-dessus de l’objectif de 4 % fixé par la Banque centrale de Russie.


Pour contenir la hausse des prix, l’institution monétaire a maintenu une politique extrêmement restrictive. Le taux directeur, qui avait culminé à 21 %, reste aujourd’hui à un niveau très élevé de 16 %. Résultat : le crédit est devenu hors de prix pour les ménages comme pour les entreprises, freinant l’investissement et la consommation.


Ce choix monétaire n’est pas sans contradictions. En juin dernier encore, Vladimir Poutine affirmait que l’économie russe ne devait « sous aucun prétexte » tolérer une récession. Or, à force de durcir les conditions financières, le risque d’un ralentissement plus brutal que prévu s’accroît, y compris dans des secteurs jusque-là considérés comme protégés par l’effort de guerre.


Une économie de guerre qui s’épuise


Le rebond spectaculaire observé après 2022 reposait sur trois moteurs principaux : des commandes militaires massives, une consommation dopée par les dépenses publiques et le contournement des sanctions grâce à de nouveaux partenaires commerciaux, notamment l’Inde, la Chine, la Turquie et le Kazakhstan.


Mais cette croissance avait un caractère profondément déséquilibré. « Ce n’est pas une croissance saine », explique Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie/Eurasie de l’IFRI, lors d’une conférence organisée par Le Grand Continent. « Quand on investit dans les missiles et les drones, ce n’est pas la même chose que d’investir dans les infrastructures ou le capital humain. »


Selon la chercheuse, les signaux négatifs se multiplient : le déficit budgétaire se creuse, les recettes pétrolières et gazières ont chuté de 24 % entre 2024 et 2025, et le pays fait face à une pénurie croissante de cadres qualifiés, nombre d’entre eux ayant été mobilisés, blessés, tués ou contraints à l’exil.


Les secteurs civils en première ligne


De plus en plus de secteurs civils battent de l’aile. L’industrie automobile traverse une crise profonde, la construction ralentit et même le complexe militaro-industriel, pourtant au cœur de la stratégie économique du Kremlin, commence à montrer des signes de fragilité.


Selon une note de l’Institut russe de prévision économique, un organisme proche du pouvoir, certaines entreprises emblématiques sont touchées. Ouralvagonzavod, géant de la production de blindés, a par exemple dû transférer plusieurs milliers de salariés de ses lignes civiles vers un régime de semaine de quatre jours. En cause : l’effondrement de la demande civile et l’absence de perspectives de croissance du marché.


Ces difficultés illustrent les limites d’un modèle fondé presque exclusivement sur la dépense militaire, incapable de soutenir durablement l’ensemble du tissu économique.


Pression fiscale et instabilité des recettes énergétiques


Face au trou d’air économique, le Kremlin a choisi d’augmenter la pression fiscale. Depuis le 1er janvier, la TVA est passée de 20 % à 22 %. L’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés ont également été relevés. Une stratégie qui vise à compenser la volatilité croissante des recettes issues du pétrole et du gaz, pilier historique de l’économie russe.


Or ces recettes sont aujourd’hui particulièrement fragilisées. Confrontée aux sanctions occidentales, la Russie a réorienté ses exportations vers l’Asie, mais en vendant moins de volumes et à des prix nettement inférieurs aux cours mondiaux. Surtout, l’Inde, devenue un client clé depuis 2022, commence à réduire drastiquement ses importations de pétrole russe.


Dans le cadre d’un accord avec les États-Unis, New Delhi a accepté de diminuer ses achats de brut russe en échange d’une baisse des droits de douane américains et d’un futur rééquilibrage vers le pétrole américain. Un coup dur supplémentaire pour Moscou, qui voit l’un de ses principaux débouchés énergétiques se refermer.


La Chine, partenaire indispensable mais encombrant


Sur le papier, la Chine apparaît comme le partenaire stratégique majeur de la Russie depuis le durcissement des sanctions occidentales. Dans les faits, la relation est profondément asymétrique. « En dépit de tout le discours sur la belle amitié, les autorités russes sont obligées de taxer et de faire du protectionnisme à l’égard des entreprises chinoises », souligne Tatiana Kastouéva-Jean.


Le secteur automobile en est l’exemple le plus frappant. Les véhicules chinois ont littéralement envahi le marché russe, profitant du retrait des constructeurs occidentaux. À l’inverse, les marques russes restent largement absentes du marché chinois.


Pour freiner cette déferlante, le Kremlin a mis en place une taxe dite de « recyclage », renchérissant fortement le prix des voitures importées, en particulier chinoises. Une mesure destinée à protéger un secteur national exsangue, mais qui souligne la dépendance croissante de la Russie à l’égard de son puissant voisin.


Domodedovo, symbole d’un État qui brade ses actifs


L’histoire de l’aéroport moscovite de Domodedovo illustre de manière saisissante l’essoufflement de l’économie russe. Construit en 1964 et privatisé dans les années 1990, il était l’une des principales portes d’entrée de la Russie vers l’Europe, accueillant notamment British Airways et Lufthansa.


Saisi par l’État en 2025, l’aéroport a été mis en vente pour environ 1,5 milliard d’euros, sans trouver preneur. Il a finalement été bradé pour environ 740 millions d’euros lors d’une enchère « à la hollandaise », et racheté par Chérémétiévo, le hub historique d’Aeroflot, étroitement lié au Kremlin.


Endetté à hauteur d’environ un milliard de dollars, Domodedovo a été frappé de plein fouet par trois chocs successifs : la pandémie de Covid-19, la rupture des liaisons avec l’Europe et les sanctions liées à la guerre en Ukraine. Son deuxième terminal, inauguré en 2023, reste aujourd’hui presque vide.


Pour de nombreux économistes russes, cette vente à perte illustre une tendance plus large : depuis 2022, l’État a saisi pour au moins 77 milliards d’euros d’actifs, avant de les revendre avec de fortes décotes à des acteurs proches du pouvoir, dans un marché déserté par les investisseurs étrangers.


Dette maîtrisée, mais financement asphyxiant


Sur le papier, la dette publique russe reste relativement contenue, autour de 20 % du PIB selon les projections pour 2024-2025, bien en-deçà des niveaux observés dans de nombreux pays occidentaux. Mais cette apparente solidité masque une réalité plus préoccupante : pour financer la guerre, l’État russe doit emprunter à des taux extrêmement élevés.


En captant une grande partie de l’épargne disponible, l’État assèche le financement du secteur privé. Les entreprises se heurtent à des crédits trop chers pour investir, ce qui pèse encore davantage sur la croissance future.


Il reste toutefois de l’argent dans le système bancaire. En 2024, face à une inflation élevée, de nombreux ménages ont placé leur épargne sur des comptes très bien rémunérés. Mais alors que l’inflation commence à refluer, le Kremlin pourrait être tenté de taxer cette épargne pour financer le budget et l’effort de guerre.


Une option politiquement risquée. « Toute atteinte à cette épargne, à la veille des législatives de l’automne 2026, pourrait casser le contrat social en Russie », prévient Tatiana Kastouéva-Jean. Un avertissement qui résume le dilemme du pouvoir : continuer la guerre sans faire vaciller un équilibre économique et social de plus en plus fragile.


 


 

Par Pamphil

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