APRÈS LE NIGERIA, LA GAMBIE
Après avoir pris la poudre d’escampette du Cameroun, l’opposant Issa Tchiroma Bakary s’est réfugié en Gambie, selon un communiqué officiel de Banjul. L’instance gambienne confirme qu’il est accueilli « temporairement et pour des raisons humanitaires » depuis le 7 novembre 2025, pour garantir sa sécurité dans un contexte de fortes tensions politiques.
Un score contesté à l’élection présidentielle
Lors de la présidentielle camerounaise du 12 octobre 2025, Issa Tchiroma a obtenu 35,19 % des suffrages, selon les chiffres officiels du Conseil constitutionnel. Le président sortant Paul Biya a, lui, été déclaré vainqueur avec 53,66 %. Contestant ces résultats, Tchiroma s’est autoproclamé « président élu » et a dénoncé un scrutin qu’il qualifie de mascarade.
Une fuite stratégique vers le Nigeria
Issa Tchiroma est arrivé au Nigeria fin octobre : selon plusieurs sources, il aurait rejoint Yola, dans l’État d’Adamawa, le 29 octobre 2025. Il loge dans une résidence mise à disposition par un de ses soutiens et serait depuis sous « résidence surveillée » par les services nigérians, selon Africa Intelligence. Ce déplacement fait suite à plusieurs tentatives d’arrestation dans son fief de Garoua.
Il ne s’agit pas d’un simple exil : ses liens avec le Nigeria sont anciens. Issa Tchiroma est un notable du Nord, proche de l’émirat de l’Adamawa, et entretient des réseaux transfrontaliers avec des chefs traditionnels nigérians, comme l’ancien émir de Kano.
Un exil gambien sous surveillance
Après un passage au Nigeria, l’opposant a finalement « pris la poudre d’escampette » vers la Gambie, où il est accueilli depuis le 7 novembre. Le ministère de l’Information de Banjul affirme qu’il s’agit d’une « mesure de protection », dans un geste de solidarité africaine.
Mais la Gambie veut éviter tout incident diplomatique : dans son communiqué, elle insiste sur le fait qu’elle n’acceptera « aucune activité subversive contre un État tiers ». Banjul précise également qu’il travaille avec plusieurs partenaires régionaux, dont le Nigeria, pour promouvoir une issue « pacifique et négociée » à la crise postélectorale au Cameroun.
Réactions en Gambie : un hôte embarrassant ?
L’annonce de la présence de Tchiroma sur le sol gambien n’a pas fait l’unanimité. L’United Democratic Party (UDP), principal parti d’opposition en Gambie, dénonce le silence des autorités gambiennes : il aura fallu plus de deux semaines avant que Banjul ne rende publique l’information. Pour l’UDP, la solidarité ne doit pas servir de justification à un manque de transparence ou à une érosion de la responsabilité démocratique.
Malgré tout, l’UDP affirme être « fier » que Tchiroma puisse trouver un refuge sûr, tout en exigeant un rapport « complet et transparent » sur les conditions de son arrivée et de son séjour.
Une opposition en fuite mais déterminée
Issa Tchiroma Bakary, 72 ans, est un opposant de longue date. Ancien ministre sous le régime Biya, il a démissionné en juin 2025 pour se lancer dans la course présidentielle. Depuis l’étranger, il continue de revendiquer la victoire et exerce son leadership depuis le Nigeria, puis désormais depuis la Gambie, où il se positionne comme un président autoproclamé en fuite mais toujours dans le collimateur du régime.
Selon des sources proches, il souhaitait un exil discret. Mais face à la pression de Yaoundé, Banjul a finalement confirmé publiquement sa présence. Sa porte-parole, Me Alice Nkom, a remercié la Gambie et d’autres pays ayant veillé sur sa sécurité lors d’un communiqué diffusé par sa « Présidence élue du Cameroun ».
Enjeu diplomatique et avenir incertain
Cette situation place la Gambie dans un rôle délicat : celui d’un pays hôte solidaire, mais sur qui pèse une lourde responsabilité diplomatique. En affirmant qu’elle ne tolérera « aucune activité subversive », Banjul cherche à ménager ses relations avec Yaoundé. En même temps, en collaborant avec le Nigeria, elle s’inscrit dans un effort diplomatique plus large pour désamorcer la crise.
Pour Issa Tchiroma, cet exil — d’abord au Nigeria, puis en Gambie — semble plus stratégique que subi. Sous surveillance nigériane, il évite l’arrestation, continue de porter sa contestation depuis l’étranger, et espère peut-être transformer sa fuite en levier politique. L’enjeu est désormais de savoir si ce sanctuaire sera temporaire, ou s’il deviendra une base durable pour sa résistance.